Culture

Après les derniers témoins

Le regard des historiens sur la Grande Guerre et ses quatre années de tueries ne cesse d'évoluer.

Dans trois jours, 11 novembre, Nicolas Sarkozy remontera les Champs-Elysées pour déposer, comme tous les présidents de la République depuis 90 ans, une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu. Fanfares et garde républicaine à cheval: on se livrera au grand rituel de l'Armistice auquel procéderont aussi les maires des 30000 communes de France, devant leurs monuments aux morts. Même si les fidèles de cette grand-messe nationale se font plus rares; même si les élèves des écoles ne sont plus là pour scander les répons prévus par la liturgie laïque, on continue imperturbablement de rappeler la mémoire d'un conflit d'une violence inouïe, qui a fauché des millions d'hommes. Célébration aussi d'un événement qui scelle la reconnaissance, à droite comme à gauche, de la République.

Rien de nouveau en apparence. Et pourtant: pour la première fois depuis 1918, il ne reste plus aucun témoin vivant de cette vaste boucherie. Les deux derniers poilus, Louis de Cazenave et Lazare Ponticelli, ont disparu le printemps dernier, après avoir refusé avec véhémence les obsèques nationales décidées par Jacques Chirac et tout transfert au Panthéon. La Grande Guerre, avec tous ses acteurs, entre définitivement dans l'Histoire. En soi, le refus de ces deux centenaires est un signe: «Je ne vois pas pourquoi j'aurais droit à de tels honneurs alors que les camarades qui sont restés là-bas n'ont même pas droit à une croix en bois», proteste Cazenave. Ponticelli ne parle pas autrement. Par là, ces derniers rescapés font passer leurs désirs personnels avant la geste nationale. Avec eux disparaît la mémoire vivante des combats.

Dans le même temps, les rayons des librairies se chargent de livres de plus en plus nombreux sur la Grande Guerre. Une cinquantaine cette année. Comme si la curiosité des historiens rencontrait celle d'un public nostalgique d'une France forte, d'une France qui gagne, celle de 1918, pas celle de la débâcle de 1940. Un public fasciné, comme les chercheurs, par un mystère: comment ces millions d'hommes ont-ils tenu au front, pendant quatre, voire cinq ans, dans la boue, les poux, le froid, l'eau jusqu'aux genoux, la faim même et le pilonnage des canons et de la mitraille?

«On le doit au consentement des soldats et au fort sentiment national et patriotique», répondent certains historiens - Becker, Audouin-Rouzeau, Prochasson -- regroupés autour de l'Historial de Péronne, qui parlent volontiers de «culture de guerre». «A bien d'autres raisons, aléatoires», rétorquent, depuis quelques années, d'autres chercheurs (Cazals, Rousseau) qui refusent de confondre obéissance et consentement, et se sont plus particulièrement intéressés aux lettres et témoignages de soldats de grades inférieurs, longtemps dédaignés des spécialistes. Livre emblématique: les Carnets du tonnelier Barthas, parus en 1978, que Mitterrand admirait tant. Ces combattants, les «poilus», ne parlent presque jamais de «patrie» ou de «devoir». Ils font leur «métier», disent-ils, et s'identifient parfois à l'ennemi, avec lequel certains ont fraternisé. Ils tiennent par l'encadrement militaire, mais aussi grâce à leurs liens avec leurs familles, avec lesquelles ils ne cessent de correspondre, à leurs moments de détente à l'arrière des lignes, ou à leurs petits groupes de copains. Le retour des mutins de 1917 dans la mémoire nationale, en 1997, procède aussi de cette relecture d'un conflit, où les privations imposées aux combattants expliquent, pour une très grande part, leur rébellion.

La vision glorieuse de la victoire du 11 novembre cède aussi le pas à une constante réinterrogation sur la conduite des états-majors, et tout ce qu'on sait, maintenant, des exécutions de soldats recensées par le général Bach, ancien directeur des Archives de Vincennes: des méthodes brutales liées à la brutalisation de la guerre elle-même. Car la guerre de 14 marque la fin d'une civilisation, comme le relève le grand historien Hobsbawm. Elle préfigure la barbarie du XXe siècle en Europe: le goulag, la Shoah, les ravages formidables de la Seconde Guerre mondiale.

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