Si l'on vous dit: «Aïda», vous entrevoyez des rangs de figurants en pagne défilant au son de trop fameuses trompettes, devant des pyramides en carton-pâte. Le succès du plus populaire des opéras de Verdi, composé en 1871 pour l'inauguration du canal de Suez, ne s'est jamais démenti. La preuve chaque été dans des arènes de Vérone remplies à craquer, où l'ouvrage occupe la fonction d'opéra en résidence.

Maintenant, dites «Aïda» à un teenager américain. Il vous répondra: «Elton John». Le chanteur anglais prépare en effet une comédie musicale calquée sur l'opéra de Verdi. Et en guise de mise en bouche, un disque vient de paraître avec les chansons du futur spectacle. Une pléiade de stars s'y est donné rendez-vous: Sting, Tina Turner, Janet Jackson, les Spice Girls, Lenny Kravitz et sir Elton lui-même, entre autres divas du micro.

Le tandem Elton John-Tim Rice est à l'origine du projet. Sous leurs casquettes respectives de compositeur et de parolier, ces deux-là ont largement contribué à métamorphoser le Roi Lion en poule aux œufs d'or, avec ses millions d'albums vendus et sa moisson de prix (dont l'Oscar de la meilleure musique de film). Suite au succès planétaire du dessin animé, la Compagnie Disney n'a pas manqué de le changer en comédie musicale. Donné à Broadway depuis novembre 1997, ce Lion King scénique a raflé à son tour les prix les plus prestigieux (dont cinq Tony Awards, qui sont les Oscars du théâtre aux USA).

Disney, qui a élargi son champ d'action au domaine de la comédie musicale depuis 1993, ne comptait pas en rester là. Il propose donc un nouveau projet au doué duo. «Je leur ai dit de nous donner quelque chose de vraiment dangereux», explique le chanteur sur Internet. «Ils nous ont donc proposé une réécriture d'Aïda et, si celle-ci remporte le succès sur scène, d'en faire un film.» Pour ce chantre des princesses mortellement froissées, l'opportunité est trop belle. L'œuvre voit lentement le jour, puis on la rode dans une ville d'importance secondaire, comme c'est l'usage, avant de la faire «monter» à New York. En l'occurrence, la première d'Elaborate Lives. The Legend of Aida a lieu à Atlanta en octobre 1998, dans une mise en scène de Robert Jess Roth et des dialogues de Linda Woolverton.

Aïe: le show fait un four. Après quelques représentations, toute l'équipe de production est remerciée. On garde uniquement Elton John et Tim Rice, contraints à revoir leur copie. Aux dernières nouvelles, la nouvelle mouture de leur projet pharaonique s'appellera Aida, en toute simplicité, et elle devrait être bientôt créée à Chicago, avant d'aller conquérir New York.

Pour Disney, l'expérience est inédite. Il y a six ans, la compagnie se lançait dans le créneau du «musical» avec une aberrante adaptation scénique de La Belle et la Bête. Aujourd'hui, elle a tant développé cette activité qu'elle possède trois théâtres new-yorkais et travaille à plusieurs nouveaux spectacles. Aida représente une gageure nouvelle puisqu'il s'agit du premier projet théâtral de Disney qui ne repose pas sur le succès de chansons promues par un dessin animé. Son succès n'est pas gagné d'avance. Cela explique-t-il l'apparition des chansons d'Aida dans les bacs des disquaires?

Car Rocket Island et Mercury Records sortent un CD flanqué d'une pyramide et des quatre lettres empruntées à Verdi. Etrange pratique, qui consiste à commercialiser un produit dérivé avant que n'existe l'objet dont il dérive! Les artistes réunis pour l'occasion ne participeront pas tous aux représentations – on imagine mal les Spice Girls en sphyngettes. La pochette précise aussi que certaines chansons ne seront pas intégrées au spectacle, tandis que d'autres risquent de faire leur apparition entre-temps. A l'évidence, le projet scénique n'est pas encore mûr. Dans ces conditions, le lancement du disque fait d'une pierre trois coups. Il permet à la fois de rentabiliser le travail de composition déjà entrepris, de sonder le grand public et d'assurer une promotion bétonnée au spectacle. Cette parution révèle que, de toute évidence, la phase de test n'est pas terminée.

Or, elle risque de se prolonger. Car si l'album d'Elton John et Tim Rice déborde de 14 chansons originales – sans la moindre note de Verdi – aucune ne marque durablement la mémoire. Le problème vient peut-être du manque de profil dramaturgique de ces compositions. Ce sont des chansons avant tout, avec cette légère abstraction propre à la chanson de variété, mais sans ce parfum d'urgence, sans ce sentiment d'incarnation qui caractérise les songs de comédie musicale, et auxquelles le déroulement dramatique donne un sens.

L'autre sujet de doute, c'est le choix d'Aida comme argument d'un «musical». La Bohème ou Madame Butterfly ont subi un sort analogue par le passé, mais dans des transpositions contemporaines pertinentes. Ici, on se demande si une histoire de conflit entre amour et devoir dans l'Egypte des pharaons saura toucher le public américain en général, et les jeunes en particulier. En tous les cas, si Elton John voulait réellement s'attaquer à un projet «dangereux», pas de doute: il a fait le bon choix.

Lire également le dossier sur la comédie musicale dans le Samedi culturel du 17 avril.