Difficile d'imaginer Joe Dante, ce soir sur la Piazza Grande, le Léopard d'honneur dans la main sans que celui-ci se mette soudain à grogner, à mordre Marco Müller, avant de sauter de la scène pour dévorer les premiers rangs. Car si le cinéaste n'a pas son pareil pour accélérer un rythme pépère, celui du cérémonial qui l'attend devrait déchaîner son imagination.

Combien de producteurs lui demandant, avec une innocence mercantile et bien fluorée, un plagiat des Dents de la mer (Piranhas, 1978) ou une suite à succès (Gremlins 2, 1990), se sont retrouvés avec une entité hors de contrôle? Joe Dante n'a jamais gagné son indépendance, mais il appartient à cette race de cinéastes, en voie de disparition à Hollywood, qui tirent toujours leur épingle du jeu. D'après les nouvelles d'Amérique, les festivaliers assisteront, juste après le lâcher du Léopard d'honneur, à sa dernière facétie: d'un projet conçu comme une longue publicité pour la fabrique de jouets Hasbro, Dante aurait tiré une attaque en règle du marché de la violence à destination des enfants. Récit de la mise à sac d'une petite ville américaine par des poupées à qui on a bêtement implanté une puce électronique de provenance militaire, Small Soldiers (dès le 21 octobre dans les salles romandes) a médusé, enfants et parents aux Etats-Unis. Un retournement surprenant qui n'étonne pas le moins du monde les habitués de ce zinzin d'Hollywood.

Zinzin d'Hollywood, zinzin de cinéma. Frank Tashlin, L'Homme invisible (version 1933) ou les films fantastiques de Jack Arnold (L'Homme qui rétrécit, etc.): quand Joe Dante parle de films, c'est une parade de bric et de broc qui apparaît. Certains appellent ça «séries B»; disons plutôt «films de fantaisie». Petit, il allait voir les dessins animés d'avant-programme et quittait la salle dès le début du film.

Il est tombé dans le cinéma après s'être inscrit aux beaux-arts, croyant qu'on y enseignait celui du cartoon: dépité, il s'est rabattu sur le département film. A l'exercice, son intérêt se tourne sur le montage. Un jour, apprenant qu'un distributeur jette des morceaux de films abîmés, le jeune étudiant récupère le stock et s'amuse à coller les plans de dizaines d'œuvres différentes: The Movie Orgy, dure sept heures et remporte un joli succès sur les campus. Il n'en faut pas plus pour que le producteur et réalisateur Roger Corman lui confie le département bande-annonce. Avec ses méthodes expéditives, Corman a déjà formé Coppola et, entre autres, Scorsese: Dante sera le plus important cinéaste de sa deuxième génération d'élèves.

Lorsque Roger Corman confie Piranhas à son employé avec un seul mot d'ordre: «Je veux une attaque de piranhas toutes les dix minutes!», celui-ci fait des poissons voraces les premiers cobayes d'une thématique et d'un système depuis griffés Dante, pour ne pas dire dantesque: une communauté menacée par une créature monstrueuse; des protagonistes amenés à lutter non par devoir, mais par instinct de conservation; des citations cinéphiliques empilées (dernière en date: les voix des Small Soldiers tenues par des survivants du film Les douze Salopards); et, last but not least, des monstres engendrés par la société elle-même.

Particulièrement féroce dans Panic à Florida Beach, par exemple, où Dante filme des spectateurs de cinéma qui, en pleine paranoïa atomique, détruisent littéralement la salle par panique lorsque l'image d'une bombe apparaît à l'écran, l'idée d'un monde créant ce qui le détruit prend chez ce cinéaste-là des proportions satiriques inégalées dans le cinéma actuel. La prolifération qui en découle, l'idée même d'une terreur se reproduisant par générations spontanées (il suffit de mouiller les Gremlins pour qu'ils se multiplient), tout pointe le doigt sur la bêtise idéaliste, sur les angoisses sans fondement, sur cette illusion infantile selon laquelle l'humain serait capable de se construire des havres de paix. Avec Dante, il suffit d'une goutte d'eau pour que la barbarie et l'agression renaissent dans un mélange d'horrible et de risible. Tex Avery aurait adoré. Les studios, par contre, goûtent moyennement à cet anti-establishment forcené.

Festival international du film de Locarno. Vendredi 7 août, Piazza Grande, 21h30, soirée Léopard d'honneur à Joe Dante: Small Soldiers, de Joe Dante, avec Gregory Smith et Kristen Dunst.

Un des deux léopards en laiton doré qui ornent l'entrée du «Kursaal» sur la Piazza Grande a été subtilisé durant la première nuit du festival, a indiqué hier soir la police. La statue vaut plusieurs milliers de francs.