Les uns se disent «abasourdis». Les autres «affligés». Le «non» sec et massif à l'Europe secoue le milieu artistique suisse. «Nous sommes aujourd'hui au bout du monde, déplore Anne Bisang, directrice de la Comédie de Genève. Cela pouvait paraître poétique à une époque, ça ne l'est plus du tout. Ce vote confirme aux yeux de l'extérieur l'image d'un peuple suisse égoïste. Il va nous falloir redoubler d'efforts pour donner envie à nos partenaires de continuer de travailler avec nous.»

Trop alarmiste, Anne Bisang? Pas sûr. La vie de l'art, c'est un truisme de l'écrire, se nourrit d'échanges, intellectuels et esthétiques. Mais aussi économiques. Il n'y a pas aujourd'hui une scène ambitieuse, un orchestre symphonique de haut vol, un groupe de rap, qui ne cherchent à tisser des liens avec des partenaires européens. Histoire de pouvoir cofinancer, par exemple, un spectacle ou un film. Est-ce à dire que le vote de dimanche va modifier à terme ces pratiques? Au-delà du choc psychologique, les réponses sont divergentes, selon les secteurs.

Thierry Spicher, directeur du Théâtre de l'Arsenic, à Lausanne

«Comment imaginer adhérer à l'Union européenne, alors que nous sommes incapables de réinventer nos frontières internes? Aussi longtemps qu'un sujet comme la fusion Genève-Vaud sera considéré comme une hérésie, nous n'entrerons pas dans l'Europe. Aujourd'hui, la tendance est au repli sur sa petite commune et beaucoup vivent dans l'angoisse d'être absorbés par le voisin. Lorsque nous aurons transformé nos références culturelles et géographiques, nous pourrons sans doute faire le pas.

»Du point de vue de nos échanges avec l'extérieur, cela ne changera rien. Notre pays a de l'argent et c'est ce qui compte pour nos partenaires potentiels.»

Christian Zehnder, chanteur du groupe Stimmhorn, Bâle

«Je suis affligé par le résultat de la votation. Nous souffrons des taxes particulières qui sont imposées aux musiciens issus de pays hors de l'Union européenne. En Allemagne, nous devons payer 35% de taxes. Les organisateurs de concerts hésitent donc à nous engager, cela leur revient trop cher. Pro Helvetia nous aide en nous assurant des couvertures de déficit. Mais ce n'est pas un système très sain. Pour notre démarche, qui prend racine dans la musique traditionnelle suisse, c'est plutôt amusant. Nous sommes déjà considérés comme un groupe exotique. Les gens sont assez fascinés par la production musicale de l'île suisse. Avec Stimmhorn, on a parfois l'impression d'être une formation aborigène.»

Metin Arditi, président du conseil de Fondation de l'OSR

«Je suis abasourdi par l'ampleur du «non», je pensais que 40% de «oui» serait une manière de sauver la face vis-à-vis de l'Europe. Pour ce qui concerne l'Orchestre de la Suisse romande, cette décision ne changera rien. On continuera à faire des tournées, à inviter des musiciens de l'étranger, ni plus ni moins qu'auparavant. Les autorités publiques ont toujours compris qu'un candidat pour un poste de musicien d'orchestre doit être recruté selon ses compétences, et non selon sa nationalité: nous choisissons le meilleur.

«Le résultat me surprend, mais je me distancie des propos alarmistes de la presse. Une position si nette, si profonde révèle une force. Il faudrait en faire un avantage, au lieu de succomber au désespoir.»

Xavier Ruiz, réalisateur de «Neutre», sur les écrans

«Neutre, le titre de mon film, était d'abord un jeu de mots: je ne croyais pas parler de la Suisse. Or j'y montre que, face à des choix, les gens, surtout lorsqu'ils sont dos au mur, doivent nécessairement perdre leur neutralité. Parce que la neutralité, c'est un non-choix. J'ai l'impression qu'avec ce vote le peuple suisse a encore une fois préféré le non-choix. Comme mon personnage pour qui ça se termine très mal. Cette votation est, de facto, un coup dur pour le cinéma de notre pays: sans accès au marché européen, il continuera à être trop petit pour construire une industrie digne de ce nom. Je me demande même si je vais rester ici. J'essaierai. Mais je ne m'apitoierai pas longtemps avant de partir en Europe: on ne peut pas attendre éternellement des gens qui ont peur.»

Chantal Prod'hom, directrice du Musée du design et des arts appliqués (mu.dac), à Lausanne

«La procédure n'était peut-être pas tout à fait ce qu'il fallait, mais un «non» aussi important, c'est une douche froide! L'idée d'aller de l'avant me plaisait, même si des discussions sont encore nécessaires. Mais je ne considère pas ce résultat comme un échec définitif. Je veux aussi lire les analyses de quelques journaux étrangers.

»Heureusement, la culture est tout à fait transnationale. En art contemporain, on ne peut raisonner en termes de frontières. Les réseaux n'attendent pas que la Suisse entre dans l'Europe pour fonctionner. Par contre, le fait qu'elle ne soit pas européenne entraîne des transactions douanières longues et très coûteuses à notre musée.»

François Curiel, président de Christie's Europe

«Dimanche, dans l'avion Zurich-Los Angeles, tout le monde en parlait. J'ai regardé les résultats sur le Web à 4 heures du matin. Je m'attendais à 60 ou 65% de non, mais je dois dire qu'en tant que Français, j'ai été choqué de voir à quel point les Suisses pensaient encore pouvoir vivre isolés.

Du point de vue de Christie's, il n'y aurait plus de raison d'organiser des ventes en Suisse si celle-ci entrait dans l'Europe. Pour l'instant, 60% des ventes de bijoux au monde se font dans ce pays parce que nous pouvons amener les pièces en suspension de TVA. Si cette facilité tombait, Genève n'étant pas une capitale de l'art, nous déplacerions nos ventes. Mais ce repli massif n'est pas un bon choix par rapport à l'évolution du marché de l'art à long terme.»

Laurent Toplitsch, scénariste et initiateur du mouvement Dögmeli.00.

«Comme pour beaucoup de cinéastes en Suisse, l'Union européenne est actuellement mon bailleur de fonds. L'Europe possède des programmes d'aide qui font vivre les artistes suisses grâce à une vraie politique du risque: ils considèrent que l'écriture, même si le film ne se fait pas, doit être encouragée. A Berne, au contraire, il faut écrire gratuitement et espéré être aidé. En Suisse, on économise et on mise sur des noms. Sans l'Europe, nous devons revoir nos projets à la baisse. Nous continuerons, mais les films seront plus modestes encore. C'est marrant: le personnage principal de mon nouveau projet est un restaurateur obsédé par l'idée de trouver de la nourriture à Genève, pendant la dernière guerre. Un opportuniste qui vendrait sa mère pour du jambon.»