Michel Merkt est un homme de l’ombre, une de ces innombrables personnes qui, derrière les médiatiques réalisateurs et acteurs, permettent aux films d’exister. Un homme de l’ombre certes mais qui, cette année, a dû s’habituer à la lumière. En mai dernier, à Cannes, il a reçu le Variety Creative Producer Award, décerné par la plus prestigieuse des revues professionnelles américaines. Puis, mercredi soir, il est monté sur la Piazza Grande locarnaise, miraculeusement épargnée par la pluie, où il s’est vu remettre le Prix Raimondo Rezzonico du meilleur producteur indépendant.

Il y a trois ans, lorsque le Genevois de Monaco, fondateur de la société KNM, présentait à Cannes Maps to the Stars et montait les marches les plus célèbres du monde du cinéma aux côtés de David Cronenberg et Julianne Moore, personne ou presque ne le connaissait. Mais voilà, à force de voir son nom apparaître aux génériques de longs-métrages prestigieux, dont plusieurs ont été dévoilés sur la Croisette (Elle, de Paul Verhoeven; Aquarius, de Kleber Mendonça Filho; Les Mille et une nuits, de Miguel Gomes; Toni Erdmann, de Maren Ade; Juste la fin du monde, de Xavier Dolan; Ma Vie de Courgette, de Claude Barras), il a bien fallu qu’il se résolve à parler de lui.

D’abord à travers un portrait dans L’Hebdo, puis dans une grande interview accordée en mai dernier au Temps, le producteur a ainsi raconté sa passion pour le cinéma et les histoires, avant que tous les médias ne s’intéressent enfin à son beau parcours cette semaine, à Locarno.

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Mercredi soir, sur la Piazza, Michel Merkt a rugi de plaisir, imitant le léopard locarnais au cours d’une soirée organisée, en marge de la remise du Prix Rezzonico, en l’honneur de la 70e édition du festival. Quatre jours auparavant, il avait participé au colloque «Connect to Reality», destiné à débattre de nouvelles stratégies pour le financement, la distribution, l’exploitation et la promotion du cinéma suisse. Colloque des plus animés qui connaîtra d’autres déclinaisons en septembre dans le cadre du Zurich Film Festival puis en novembre durant le Geneva International Film Festival (GIFF, ex-Festival Tous Ecrans).

Justement, que pense-t-il du cinéma suisse, lui qui après avoir soutenu Rita Productions sur Ma Vie de Courgette développe des projets avec des réalisateurs en devenir comme Elisa Garbar, Mohcine Besri et Anthony Jerjen? «L’idée même d’un «cinéma suisse» comme genre à part entière me dérange, dit-il, car j’aurais beaucoup de peine à en donner une définition et je préfère donc parler de talents suisses. Il faut arrêter de vouloir faire du cinéma suisse, mais juste essayer de faire de bons films et seulement après aller dire qu’ils sont suisses!»

Mieux valoriser les scénaristes

Pour faire de bons films, il faut avant tout de bonnes histoires, affirme comme tant d’autres Michel Merkt. Or en Suisse, les scénaristes manquent. Il faudrait dès lors, estime-t-il, que ceux-ci soient mieux valorisés et payés, comme c’est le cas aux Etats-Unis, afin que tous les diplômés des écoles de cinéma n’aspirent pas uniquement à devenir réalisateurs.

«A mon avis, il faut encore professionnaliser la branche. Ce qui est mis en place avec Focal (Fondation de formation continue pour le cinéma et l’audiovisuel, ndlr) est très bien, mais il faut surtout responsabiliser les différents acteurs, et en particulier les producteurs. On ne devrait plus pouvoir déposer des projets sans être certain de leur viabilité pour toucher des aides dans le seul but de faire tourner une société. Si le cinéma suisse n’a pas plus de succès, ce n’est pas la faute du public! C’est seulement en pensant au cinéma de demain que l’on réussira celui d’aujourd’hui. Il faut désengorger le système en valorisant et en responsabilisant les succès, mais aussi analyser les raisons des échecs.»

Le débat autour du cinéma helvétique, récurrent, insoluble pour certaines personnes, passionne Michel Merkt. Pour lui, la diversité de la Suisse peut aussi être sa force. Il se verrait bien produire un film se déroulant au fin fond d’une vallée du Lötschberg ou des Grisons, un film qui serait la fois profondément suisse dans son ancrage mais universel dans son histoire, un peu comme le Derborence de Francis Reusser.

Maintenant que le Genevois est définitivement sorti de l’ombre, il a à cœur de se faire entendre.