Une remarque préliminaire s'impose: non, Hulk tel que le présente le réalisateur Ang Lee n'est pas «trop grand». Monstre vert en images de synthèse, il apparaît, pour la première fois sur un écran, tel que le scénariste Stan Lee et son illustrateur Jack Kirby l'ont introduit en 1962 dans l'écurie de bandes dessinées Marvel Comics.

Si Hulk façon Ang Lee paraît énorme, c'est donc uniquement en souvenir de la série télévisée développée de 1978 à 1982: L'Incroyable Hulk, où l'acteur Bill Bixby (décédé en 1993) parcourait les routes américaines avec un sac à dos et se transformait à la moindre contrariété en haltérophile verdâtre capable (au ralenti) d'enfoncer des portes (en carton) et de soulever des voitures (en balsa).

Seul hic dans ce sommet de kitsch et de ridicule: les effets numériques n'étant pas disponibles à l'époque, Bill Bixby était simplement remplacé par un comédien nommé Lou Ferrigno, culturiste couronné Monsieur Univers en 1973 et 1974. Avec sa perruque ébouriffée, Ferrigno n'avait de loin pas exploité toutes les ressources du héros le moins zen de la sous-culture des comics américains (autant dire «bibles» pour leurs millions de fans).

Ang Lee a refusé de réaliser l'autre superproduction de l'été (Terminator 3, finalement signé Jonathan Mostow et sur les écrans dès le 23 juillet) pour lui préférer Hulk. La nouvelle de ce choix avisé laissait espérer que l'auteur de Tigre et Dragon, lui qui avait si bien su ouvrir le monde entier aux films de sabres asiatiques sans en hypothéquer la substance philosophique, allait transcender le monstre vert. Le concept même de Hulk – un être humain qui, contrarié ou stressé, se transforme en masse bestiale – anticipait l'invention (américaine) du terme burnout et incarnait tous les diagnostics de stress ou de dépression (crises de panique, etc.). Ang Lee, avec un très long métrage (2h20), allait-il déterrer une anxiété individuelle dans un pays où le collectivisme, sous la bannière étoilée, est roi?

Las. Avec son scénariste et coproducteur James Schamus (auteur des scripts de The Ice Storm et de Tigre et Dragon), Lee ne creuse pas profond. Démarrant sur l'enfance de Bruce Banner (le nom de ville de Hulk), il remet le couvert utilisé cent fois lors de la Guerre froide. Où l'on apprend que David Banner, le père de Bruce, scientifique de l'armée américaine, s'était modifié génétiquement avant que son épouse ne tombe enceinte du petit Bruce. Si jeune et déjà transgénique. Devenu adulte et scientifique à son tour, Bruce (le nouveau venu Eric Bana, à peine plus expressif que Bill Bixby dans la série) se dépatouille avec un lourd passé: une mère qu'il a vu mourir sous ses yeux et un père qui a disparu. La réapparition de ce géniteur indigne (sous les traits de Nick Nolte, caution intelligente du film) met Bruce dans tous ses états: chemise déchirée, caleçon élastique, le voici Hulk bientôt poursuivi par l'armée.

Le père, le fils et l'armée (présentée simple d'esprit). Freud et le général Schwarzkopf. Pour Schamus et Ang Lee, la triangulation des traumas américains s'impose encore une fois. Impossible de voir au-delà, de penser au-delà, du moins dans le cadre d'une superproduction destinée au plus grand nombre. Le terrain est balisé, goudronné et signalisé avec luxe. Du déluge d'effets spéciaux servis avec les pop-corn, Ang Lee ne tire guère qu'un plaisir (partagé) dans une technique spécifique à la bande dessinée: une bonne partie des images sont séparées en deux, trois ou quatre cases, selon le procédé du split screen, les champs et contrechamps ou les actions distinctes se côtoyant ainsi sur l'écran. A force d'en user voire d'en abuser, Ang Lee semble s'y être accroché comme s'il s'agissait du seul relief offert par ce projet.

Hulk (The Hulk), d'Ang Lee (USA 2003), avec Eric Bana, Jennifer Connelly, Sam Elliott, Josh Lucas, Nick Nolte.