Comme un fil qui se rompt entre le passé et le présent, l'attaque cérébrale laisse sans voix et rend le geste orphelin. De plus, elle hypothèque l'avenir. Cette situation, l'artiste suédois Carl Fredrik Reuterswärd – installé à Bussigny depuis 1970 – l'a vécue, il y a une dizaine d'années. Il se retrouve foudroyé, la parole embrouillée, le bras droit inerte, alors qu'il avait été célébré par les plus grands musées.

L'exposition, Faces de Janus, au Musée Jenisch raconte son aventure poignante: celle d'un artiste contemporain qui se jure de retrouver le cheminement du geste créateur. Commence alors pour Reuterswärd une nouvelle vie. Un autre hémisphère cérébral doit être mobilisé, une autre main activée, la gauche, qui vont ouvrir son art à des possibilités différentes. L'artiste, jusque-là, s'était plutôt exprimé dans le courant des échappées libres du pop art. Il se montrait attentif aux signes graphiques, à leurs lignes, à la forme d'un objet. Il a même dessiné du mobilier. Quelques vitrines, en préambule, restituent cette période initiale. Elles présentent des lithographies qui jouent sur les aspects d'un chiffre, d'une lettre – le «3», le «M» – et les dérives qu'ils inspirent. C'est dans cet esprit frondeur, anarchiste et pacifiste que Reuterswärd crée sa sculpture du pistolet au canon noué. Puis ce seront des dessins, des portraits surtout, à l'écriture plus libre; des sortes de collages psychologiques où percent les différentes facettes d'un personnage.

Gaucherie adroite

Dans la deuxième vie de Reuterswärd, cette franchise s'est débondée. Le bonheur surgissant du malheur. Mais ce renouveau ne s'est pas épanoui aussi évidemment. L'artiste, d'abord, s'est astreint à reconquérir ses aptitudes perdues. Il s'est esquinté à retrouver son ancienne maîtrise; voulant réussir de la main gauche ce qu'il faisait de la main droite. Des petits dessins, sur la mezzanine, montrent ces exercices malhabiles. Puis, renonçant à cette quête quelque peu orgueilleuse et quasi impossible, l'artiste a fait de sa gaucherie un mode d'expression en soi. Et si, maintenant, des personnages font la culbute, sur des papiers de grand format, si la bête immonde ouvre une mâchoire carnassière, c'est peut-être pour exprimer la rage d'un sort injuste, pour personnifier les acteurs du drame. Mais c'est surtout l'affirmation d'une situation et d'une faim nouvelles, et d'obstacles surmontés.

Comme l'écrit le conservateur du Musée Jenisch, Bernard Blatter: «Il semble que ces contraintes multiples lui aient fait explorer de nouvelles couches de son être et que, dans cet approfondissement, il ait trouvé les forces qui lui permettent désormais de dire sans fard, et avec une admirable spontanéité, l'essentiel de ce qu'il découvre.» D'une certaine manière, ses yeux se sont dessillés. L'amertume de son sort lui fait apprécier l'ironie du monde. Et si Reuterswärd se sent comme Gulliver entravé par de multiples liens et le jouet d'une jeune géante, n'est-ce pas là le sentiment éprouvé par quiconque devant plus puissant que lui? L'image désormais dédoublée qu'il a de soi le renvoie à d'autres situations emmêlées. Comme celle de ce bourgeois en haut-de-forme et de ce révolutionnaire en bonnet phrygien qui se disputent les faveurs des mêmes dames. Entre les mains de Carl Fredrik Reuterswärd, l'art, allégorie de tous les imbroglios, atteint avec ce registre sa pleine puissance. Par la force d'une écriture naturellement chaotique. Mais aussi par la maturité d'un artiste qui a su faire coïncider forme et fond.

Carl Fredrik Reuterswärd: Faces de Janus. Musée Jenisch (avenue de la Gare 2, Vevey, tél. 021/921 29 50). Ma-di 14-17h30.

Jusqu'au 7 mars.