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Les arbres murmurent à l’oreille de Zep

Dans «The End», son troisième album réaliste, l’auteur de «Titeuf» s’incline devant la toute-puissance du règne végétal. Ce thriller apocalyptique carburant à la chlorophylle est une grande réussite

Après quelques entrelacs de musique hypnotique, Jim Morrison annonce «This is the end…». Alors la palmeraie s’embrase. L’introduction d’Apocalypse Now a marqué au fer rouge l’imaginaire collectif. Quarante ans plus tard, les arbres flambés au napalm prennent leur revanche dans The End, sous le regard du professeur Frawley, un botaniste qui, dans son laboratoire suédois, écoute les Doors en boucle. «This is the end, beautiful friend...» Car les arbres, fatigués de la mainmise de l’homme sur la nature, décident d’éliminer le bipède conquérant en émettant un gaz toxique.

Pour sa troisième incursion dans le registre réaliste, après Une histoire d’hommes et Un bruit étrange et beau, Zep avait envie de s’essayer au thriller. Le déclic a eu lieu quand son fils Arthur lui a rapporté l’histoire véridique d’une population de koudous du Transvaal décimée par les acacias. Pour cesser d’être broutés par un nombre croissant d’antilopes, les arbres ont concentré dans leur feuillage un taux de tanin mortel. Puis ils sont redevenus comestibles… Le dessinateur extrapole habilement, attribuant au règne végétal la disparition des dinosaures et celle prochaine de l’homme.

Pour élaborer The End et garantir l’exactitude scientifique, le dessinateur a consulté de nombreux spécialistes, dont Francis Hallé, l'explorateur de la canopée, qui prête ses traits au professeur Frawley. Ils lui ont parlé de découvertes extraordinaires. «Plus on étudie l’ADN des végétaux, plus on s’aperçoit qu’il renferme des mystères. Il contient non seulement la signature de l’individu, mais aussi celle de l’espèce. Les feuilles situées à l’ouest de certains grands arbres des forêts primaires n’ont pas le même ADN que celles qui poussent à l’est. Pourquoi?»

Savants pessimistes

Enracinés dans le sol, incapables de se déplacer, les arbres savent modifier leur composition chimique. Ils ont une conscience, ils anticipent la météo, les saisons, ils s’arment contre l’incendie. Interconnectés, ils communiquent entre eux – «A côté, internet, c’est de la rigolade», apprécie l’auteur de Titeuf.

Bien avant que l’homme ne fasse ses premiers pas, l’arbre a colonisé la terre. Durant des millénaires, il a inspiré un respect mystique. Puis il a été décidé que Dieu a fait l’homme à son image et, selon la Genèse, que l’homme soumettra la terre. Quand toutes les religions animistes font du serpent celui qui transmet le savoir, le monothéisme attribue au reptile le mauvais rôle.

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Aujourd’hui, on commence à prendre conscience que les pleins pouvoirs de l’humanité mènent à la catastrophe. «Mais c’est juste une catastrophe pour nous, prophétise Zep. Autour de Tchernobyl, la seule chose qui a disparu, c’est l’homme. La nature, elle, se porte très bien. Francis Hallé ne sait pas pourquoi la nature nous tolère, nous qui prenons sans rien donner en échange. Il pense que la nature n’a pas encore pris la décision de nous supprimer.» Zep a rencontré pas mal de savants pessimistes. Dans sa fiction, se souvenant de l’arche de Noé, il a toutefois sauvé de l’anéantissement une poignée d’humains. Libre à eux de reconstruire une civilisation plus verte…

Purée verdâtre

Chez Zep, l’amour des arbres vient du dessin. Il se rendait compte de ses limites techniques. «Comme tous les jeunes dessinateurs, j’aimais dessiner des visages, des personnages. C’est rare que les débutants s’intéressent au décor.» Les arbres que croisait Titeuf étaient «des espèces de squelettes recouverts de purée verdâtre». Pour progresser, Zep s’est obligé à dessiner des voitures, des maisons. Comme son trait est plus à l’aise dans les formes érodées que dans les angles droits de l’architecture et le design des voitures, il s’est concentré sur les arbres.

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«C’est impressionnant de dessiner un arbre. Il est impossible de ne pas ressentir que c’est un être vivant, comme un rhinocéros ou un éléphant, plein de sagesse, d’ancienneté. Il faut être humble. Oui, les arbres ont été mes professeurs de dessin. J’avais appris à dessiner en recopiant des bandes dessinées. Les arbres sont la première chose que j’ai appris à dessiner en passant de l’œil à ma main sans regarder comment d’autres les faisaient.»

Les arbres sont nombreux dans The End et presque tous ont un modèle que Zep a croqué sur une île du côté d’Uppsala, en Suède. «Il n’y a pas de montagnes, le vent est fort. En forêt, dans les creux, les arbres se tiennent droits; dans les endroits dégagés, on dirait qu’ils sont fous. Ils vont dans tous les sens. Ils sont très étranges, tortueux, magnifiques. Ces structures fantaisistes racontent une histoire.»

Feuille de vigne

Le promeneur distingue le chêne du peuplier, le noisetier du sorbier. Mais quand il s’agit de dessiner un arbre, voire une feuille, c’est le désarroi. «Oui, tout le monde connaît la feuille de vigne par exemple, mais c’est hyper-compliqué à dessiner. Peut-être parce que cela ne nous intéresse pas plus que ça. Dans une bande dessinée, on concentre son énergie sur les visages et les personnages, car ce sont eux qui font l’histoire. Dans un Ric Hochet, les arbres, on s’en fout, car ils ne constituent pas le nœud de l’intrigue. Dans The End, on se rend progressivement compte que les arbres sont les personnages principaux. Chacun doit avoir une personnalité. On ne peut pas se contenter de troncs avec une moumoute verte dessus…»

Zep salue de grands dessinateurs d’arbres comme Cosey, qui les intègre à son univers graphique avec un pouvoir d’abstraction exceptionnel, Franquin, dont la moindre feuille d’automne dit la météo, ou Michel Plessix (Le vent dans les saules), au dessin un peu obsessionnel. En revanche, les arbres des histoires forestières des Schtroumpfs ou les sapins noirs que Morris plante dans l’Ouest américain selon Lucky Luke démontrent une paresse graphique représentative de «notre rapport à la nature: on considère que les arbres, c’est du décor. C’est faux, parce que c’est grâce à eux qu’on respire.»

Comme Idéfix qui pleure quand un arbre tombe sous la hache, Zep s’attriste de voir les tilleuls et les platanes centenaires des boulevards être abattus et remplacés par des baliveaux parce que les autorités pensent que c’est bien de les renouveler. De même, on taille les petites forêts autour de Genève parce que ça les revitalise. «Ah bon? Les forêts existent depuis 30 millions d’années, les tronçonneuses depuis moins de cent ans… Comment elles faisaient, les forêts, avant les tronçonneuses? Elles s’en sortaient apparemment bien vu qu’elles recouvraient la terre. Alors que, maintenant, elles vivotent…»


Bande dessinée
Zep
The End
Rue de Sèvres, 90 p.

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