C’est l’un des disques les plus attendus cette année. Le 28 juillet, le groupe mené par le couple Win Butler-Régine Chassagne offre à goûter Everything Now, quatre ans après la parution du double Reflektor qui, une tournée mondiale à la clé, assit définitivement les Québécois sur le toit du monde pop. Enregistrés à Montréal, Paris et La Nouvelle-Orléans, ces dix titres – auxquels s’ajoutent trois interludes cosmétiques – bousculent d’emblée.

Hier, Arcade Fire était ce cargo à fleur de peau, baroque parfois jusqu’à l’emphase, et comme rongé par sa propre intensité. Quatorze ans après ses débuts, il se découvre cette fois furetant dans des territoires colorés où dominent disco, soul ou reggae. 

En 2005, on rencontrait pour la première fois Butler et Chassagne peu après la sortie de Funeral, œuvre complexe, mais pourtant sitôt considérée par la critique ou David Bowie en personne comme l’un des gestes rock décisifs du millénaire débutant. Costume sévère et mine affectée pour monsieur, robe bohème brodée et airs mutins pour sa moitié, la paire américano-canadienne évoquait, durant un dialogue où il fut brièvement question de leur art niché à la croisée de Talking Heads, Violent Femmes ou The Smiths, le bar disco situé sous leur appartement montréalais.

Et le disco, les patrons d’Arcade Fire juraient l’abhorrer. Priorité une fois rentrés au pays, juraient-ils: déménager pour ne plus souffrir au quotidien «Super Trouper» ou «I Will Survive»! Puis on en restait là, observant bientôt le groupe asseoir son autorité dans le paysage rock indé par le biais de disques inégaux (Neon Bible, 2007) ou attachants (The Suburbs, 2010).

Douze ans après cet échange, une grosse décennie aussi après avoir plusieurs fois apprécié leur puissance de feu sur scène, voici ce cinquième album autour duquel informations et extraits ont été – c’est désormais une habitude – minutieusement distillés sur la Toile au cours des semaines passées. Et l’on découvre quoi? Que par le beat, Win et Régine y poursuivent la vaste entreprise de rénovation esthétique précédemment engagée avec James Murphy (leader de LCD Soundsystem) sur Reflektor, mais sans pour autant rien fondamentalement changer à leurs tics ou thématiques.

Ainsi, derrière les textures, coloris et clinquants électro-disco, s'égrainent des chansons pop, résolument simples, et pour certaines encore traversées des déflagrations et chœurs époumonés par lesquels le groupe a autrefois imposé sa patte. Everything Now: moins une révolution de palais qu’un ravalement de façade.

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Là, on pourrait questionner les motivations qui voient Arcade Fire à présent nager dans des eaux mainstream, fédérant le plus grand nombre par la dance («Everything Now»), le rocksteady («Chemistry») ou les embardées funky («Goog God Damn» et son riff comme emprunté aux Rolling Stones période Black and Blue, 1976). Mais à quoi bon, tant la réponse apparaît minérale. Envisagé comme l’un des «plus grands groupes rock au monde», bardé d’honneurs, ses tournées invariablement «sold out», le gang s’amuse, pas plus, préservant sa fraîcheur avec des concerts secrets ou s’attachant, afin de renouveler ses formules, les services d’artistes partout prisés. Ici: Thomas Bangalter, moitié de Daft Punk crédité à la réalisation de ce nouvel album et à l’évidence maître-artisan de ses principaux virages électro – le single «Signs of Life», l’agaçant «Creature Comfort» ou la rengaine «Electric Blue».

En renfort, Steve Mackey (Pulp), Markus Dravs (Coldplay) et, paraît-il, Geoff Barrow (Portishead). Un gratin pop! Mais mis au service de quelle cause, maintenant que les ténèbres qui dirigeaient Funeral sont loin, que sont dépassées les exaltations écorchées qui rendaient, malgré ses poses affectées, Neon Bible désirable? Car chez Butler et Chassagne, il n’est plus d’urgence, désormais. Plus de cet impératif absolu qui rendit leur créature indispensable à un paysage rock indé embourgeoisé qu’ils finirent par profondément réformer, édictant comme Radiohead avant eux des règles, modes et dynamiques audacieuses que leurs poursuivants suivent toujours à la ligne.

Curieuse destinée, vraiment, que celle poursuivie par cette formation à l’image demeurée indistincte, au militantisme politique bien réel, mais pour autant jamais souligné, et au répertoire dans lequel aucun titre n’apparaît comme un tube-né. Et c’est pourtant pour ce caravansérail étrange que la planète pop retient son souffle avant que ne sorte un disque juré bondissant, joueur également, mais curieusement inoffensif, comme incapable d’offrir une traduction éclairée à notre ère troublée.

D’Arcade Fire, c’est pourtant ce qu’on espérait. Mais peut-être se trompe-t-on et les Montréalais ont-ils raison, gageant qu’à une époque affligée, il convient d’opposer la danse et la joie. Durant les années 1970, déjà, toute la philosophie du disco se concentrait là.


Arcade Fire, «Everything Now» (Columbia/Sony Music). En concert au Paléo Festival, Grande scène, mercredi 19 juillet à 23h30.