Dans les arcanes

de «Stalker» et au-delà

«Phénomène Stalker» nous guide par le texte et par l’image à travers les trous d’ombre et les éblouissements du chef-d’œuvre d’Andreï Tarkovski

Genre: Essai
Qui ? Ouvrage collectif dirigé par Alexandra Kaourova et Eugène
Titre: Phénomène Stalker
Chez qui ? L’Age d’Homme, 204 p.

A l’instar des pyramides et des cromlechs, les chefs-d’œuvre du cinéma défient le temps. Mille visionnements ne suffisent à en épuiser les énigmes. Hermétique et séminal, Stalker (1979) est un de ces monolithes noirs. Ce contemporain d’Alien enseigne que la science-fiction ne se réduit pas à un affrontement avec les Martiens, mais parle de l’homme.

En 1972, les frères Strougatski, deux auteurs de science-fiction très populaires en URSS, publient en feuilleton Pique-nique au bord du chemin. Des extraterrestres auraient fait halte sur la Terre, sans plus se soucier de la civilisation humaine qu’un pique-niqueur dominical de la trotte des fourmis. Ils sont repartis en laissant une empreinte et des déchets. A titre de comparaison, l’herbe écrasée correspondrait à une modification des fondamentaux de la physique et les papiers d’alu à des artefacts incompréhensibles, baptisés «zinzines», «creuses» ou «toupies blanches»… Les hommes font la contrebande de ces objets dont le sens leur échappe, tandis que se développe la mythologie d’une boule d’or qui, au centre de la Zone, exaucerait les désirs.

Après avoir lu le roman, Andreï Tarkovski note dans son journal «On pourrait en faire un formidable scénario». En 1975, il se met au travail avec Arkadi et Boris Strougatski. En janvier 1977, il commence le tournage de La Machine des désirs qui doit se dérouler dans le nord du Tadjikistan. Mais un tremblement de terre vient d’ébranler la région. Il cherche d’autres décors. Son choix se porte sur une usine électrique abandonnée près de Tallin, en Estonie. Des ennuis de santé, l’alcoolisme de certains collaborateurs, de graves problèmes techniques (pellicule bousillée par Mosfilms) rendent l’entreprise ardue. En 1980, Stalker triomphe au Festival de Cannes, en l’absence de Tarkovski auquel les autorités n’ont pas accordé de visa.

D’un grand roman de science-fiction, le cinéaste a tiré une quête spirituelle. Le Stalker n’est plus un contrebandier, mais un guide qui, au péril de sa vie, conduit dans la Zone ceux qui veulent entrer dans la Chambre des Désirs, en l’occurrence un Ecrivain, qui cherche un dérivatif à son ennui existentiel, et un Scientifique rêvant de réduire le miracle à une équation. En lançant des écrous enrubannés de blanc, le Stalker déjoue les chausse-trappes quantiques et détermine un parcours initiatique aléatoire. Les trois pèlerins resteront sur le parvis du sanctuaire, indignes d’y pénétrer ou effarés par un mystère qui les dépasse.

En avril 1986, la sublime méditation de Tarkovski trouve un écho étrange dans la réalité quand le cœur du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine, entre en fusion. Les pompiers qui tentent d’éteindre l’incendie se surnomment «stalkers». Le périmètre radioactif autour de la centrale devient naturellement la Zone.

De jeu vidéo en novélisation, sans oublier une marque de deltaplane, Stalker est sorti des écrans pour s’ancrer dans l’imaginaire collectif. En septembre 2013, à Yverdon, la Maison d’Ailleurs célébrait les Strougatski et Tarkovski à travers une formidable exposition, Stalker | Expérimenter la Zone, à laquelle participait Rashit Safiullin, le décorateur du film. La Haute Ecole d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud élaborait quelques installations interactives recréant les «terribles miracle» du film, comme le feu sur l’eau ou le puits sans fond.

Commissaires de l’exposition, Alexandra Kaourova et Eugène prolongent leur hommage inspiré avec Phénomène Stalker. Beau et indispensable, ce livre rassemble études et témoignages. Eugène retrace la genèse et la postérité de l’œuvre. Directeur de la Maison d’Ailleurs, Marc Atallah détermine la place de cette singularité science-fictive dans la mouvance post-apocalyptique. Historienne de l’art, Alexandra Kaourova fait dialoguer les plans du film avec un tableau de Dürer ou une vidéo de Bill Viola. Rédacteur en chef de la revue d’architecture et d’urbanisme Tracés, Christophe Catsaros analyse les Zones des grandes villes.

Les collaborations les plus denses émanent de Russie. Maya Szczepanska, secrétaire générale des Amis de l’Institut Andreï Tarkovski, observe qu’on dénombre dans Stalker, œuvre éminemment spirituelle, moins de cinq plans du ciel, pour rappeler l’attachement russe à la terre, sans laquelle il ne peut y avoir de ciel pour l’homme. Alexandre Nevski, professeur de philosophie à l’antenne de l’Université Lomonosov de Moscou à Genève, évoque le «voyage à l’intérieur de soi». Et Victor Mazin, directeur du Musée des Rêves du docteur Freud à Saint-Pétersbourg, lie expérience personnelle du film et psychanalyse.

Phénomène Stalker se distingue encore par sa formidable iconographie. Souvenirs de l’exposition. Croquis préparatoires de Rashit Safiullin. Reportage photo d’Hélène Veilleux à Pripiat, ville fantôme. Photos de tournage, dans la friche industrielle de Tallin. Et photogrammes de scènes coupées. Ce squelette doré dans sa tombe aquatique entraîne l’imagination vers les recoins les plus obscurs de la Zone. Tandis que le regard d’Alexandre Kaïdanovsky (le Stalker) nous bouleverse par son humanité inquiète.

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