Le pas tranquille, la démarche lente et élégante, Truls Mørk pousse son caddie au sortir de l'aéroport. On devine sa silhouette derrière le gros violoncelle, ce visage d'ange dans un physique de Scandinave. Quelques minutes plus tard, autour d'une table, il lâche un premier aveu: «J'étais en patins à roulettes, l'an dernier, lorsque je me suis cassé la cheville. J'ai dû repousser de quatre à cinq mois l'enregistrement des Suites pour violoncelle de Bach.» Les bacs des disquaires hurlent d'impatience. Les mélomanes, eux, se précipiteront au Victoria Hall de Genève ce soir pour écouter Truls Mørk dans le Concerto de Schumann, sous la baguette de Pinchas Steinberg.

Le regard doux et limpide, la parole spontanée reflètent l'intégrité de la personne. C'est d'ailleurs la transparence de son jeu, alliée à un geste racé, qui rend Truls Mørk si attachant. Né à Bergen en 1961, sa mère l'initie au piano, mais le jeune Truls finit par se prendre de passion pour l'instrument de son père, le violoncelle. «Mon père ne m'a jamais poussé à travailler mon instrument. Je devais le prier pour avoir des leçons. C'était peut-être tactique.» Le garçon commence relativement tard. A dix ans, il empoigne son premier violoncelle, et attendra ses 17 ans pour sortir du cocon familial.

Une année après, le voici en Suède. Le jeune violoncelliste mène une vie de château, étudie auprès de Frans Helmerson aux environs de Stockholm. «L'école était un castel entouré de verdure. Nous étions une vingtaine de musiciens, dont cinq violoncellistes. Nous vivions dans cet environnement privilégié, nous passions notre temps à répéter et à écouter de la musique.» Œuvres contemporaines et musique ancienne font partie du lot quotidien: «C'était une école très progressiste. Harnoncourt, Jordi Savall, Wieland Kuijken sont venus donner des cours. Parmi les grands violoncellistes, je me souviens de Rostropovitch, de Ralph Kirshbaum et de William Pleeth.» Les précieux conseils de Heinrich Schiff et de Natalia Schakowskaya (élève de Rostropovitch) complètent ce cursus exemplaire.

Si Truls Mørk se montre aujourd'hui très réticent à l'égard des concours internationaux, c'est grâce à eux qu'il a percé. «C'était le seul moyen pour me faire entendre. Peu à peu, des agents et des chefs m'ont engagé.» Aujourd'hui, le violoncelliste est pleinement maître de sa carrière. Sous contrat chez Virgin Classics, il contrôle le produit discographique de A à Z. «Certaines expériences m'ont refroidi lorsque au terme de sessions très intenses, je pouvais à peine me reconnaître dans l'enregistrement final. Aujourd'hui, j'écoute moi-même les prises et je soumets une sélection à l'ingénieur du son avant le montage.» C'est dire l'intégrité de sa démarche. «Un ingénieur a forcément un point de vue différent du mien. Il peut préférer telle prise, la coupler avec une autre prise alors que leur juxtaposition ne fait pas sens dans le contexte global.»

Pour les Suites de Bach, qu'il vient d'enregistrer en décembre, Truls Mørk a eu la chance d'avoir un Stradivarius connu sous le nom de Bass of Spain. «Fin novembre, j'ai fait un saut à Seattle pour chercher ce violoncelle. Contrairement à mon Montagnana, qui réclame un fort engagement physique, ce Stradivarius a à peine besoin d'être touché pour qu'il sonne merveilleusement clair et chaleureux. J'ai d'ailleurs décidé de réenregistrer les trois premières Suites que j'avais déjà mises en boîte.» Jouant sur cordes en métal, et non en boyau, Truls Mørk revendique une approche en accord avec sa personne: «Je ne veux pas être la pâle copie d'un Savall. On a beau prôner l'authenticité historique, la musique elle-même et la personnalité de l'interprète font la différence.»

Truls Mørk, en concert avec l'OSR. Ce soir à 20 h, Victoria Hall, Genève (tél. 022/807 00 00). Au Festival de Divonne, les 21 et 23 mai (tél. 0033/450 40 34 34)