C’est une cadence d’une douceur funeste, on dirait du Bach, on dirait un Sud perlé d’odeurs et de mousse. Et puis une question suspendue, un saxophone soprano tendu comme une chute. Jason Moran et Archie Shepp, sur la scène de la Philharmonie de Paris, se consolent comme ils peuvent. Sometimes I Feel Like a Motherless Child (parfois j’ai l’impression d’être un enfant sans mère), un morceau dont on ne connaît plus l’auteur, une plainte et un réconfort. Archie Shepp, son chapeau, ses yeux noyés, chante le couplet. Sa voix est un vibrato sans fin – petit garçon caché dans un corps de vieillard.

On se retrouve un dimanche de mars, dans Paris ville vide, à ouvrir la porte d’un trésor. Il est inscrit SHEPP en lettres capitales sur l’interphone. On ne tremble pas. Il est assis sur un canapé de cuir, au-dessous d’un portrait de Duke Ellington, parmi les statues yorubas et les affiches de concert, il a 83 ans, parle extrêmement lentement mais ne perd jamais le fil de sa pensée. On lui demande à quoi il songe quand il chante qu’il est un orphelin, de ce blues blessé: «Je pense bien sûr à ma propre mère, au manque, mais aussi au rôle de la mère dans la culture africaine-américaine, à la façon dont l’esclavage nous a arraché nos mères biologiques et nos terres mères.»