Des torrents d'eau tiède s'abattent sur Paris en cet après-midi de juillet. Dans les oreilles, la musique récemment rééditée du disque Blasé, enregistré en 1969. Archie Shepp y souffle ses entrailles dans un saxophone ténor à la limite de la fission. Le saxophoniste ne vit que partiellement dans sa capitale d'adoption. Il enseigne, en général, les choses de l'improvisation dans une université américaine.

Archie Shepp laisse longtemps l'interphone hurler, avant de répondre d'une voix noire: «O. K., laisse-moi dix minutes pour sortir du lit!» Quelques instants plus tard, le jazzman se tient dressé sur le palier de son appartement. Vêtu comme un homme d'affaires prêt à signer un contrat, complet sombre et cravate nouée. Il est cerclé de photographies: Miles Davis, John Coltrane, Ornette Coleman.

La vie d'Archie Shepp est le meilleur témoignage possible de l'histoire du genre libératoire. Né en 1937, le musicien se fait rapidement dramaturge, fabrique d'une plume acide le récit d'une émancipation, applique à la littérature ce qu'il projette d'accomplir en musique. Une révolution intellectuelle. Dans sa pièce «Junebug Graduates Tonight», il glisse dans la bouche de son protagoniste le constat amer d'un siècle d'humiliation black: «Je lèverai une armée de nègres et je dirai ses quatre vérités à l'Amérique. Je leur dirai de se rendre à ma hutte et de se nourrir d'eau. Je leur dirai que ma colère a tourné de l'amertume à la rage contre ce système qui m'assassine, moi et les miens.»

De l'amertume à la rage. Ce qui frappe chez Archie Shepp, c'est ce brasier encore incandescent, cette violence non contenue. La conscience d'un peuple bradé. Avec Cecil Taylor, Don Cherry, John Coltrane, il n'a peut-être fait qu'élargir des plaies déjà béantes. Mais il les a aussi transfigurées. Il se lance sans attendre dans un plaidoyer bruissant: «La musique noire, depuis toujours, a reflété des éléments existentiels. Ce n'est pas un accident si dans les années 60, des hommes comme Malcolm X ou Amiri Baraka sont apparus au-devant de cette scène. Nous voulions briser la mainmise de la communauté blanche sur l'édition musicale. Aux Etats-Unis, les plus grands musiciens ont été Noirs. Pourquoi donc ne pas s'affranchir de cette exploitation, une fois pour toutes?»

A près de 70 ans, Archie Shepp ne semble pas apaisé. «Je me souviens de mon premier voyage au Sénégal, dans l'île de Gorée, comptoir historique de l'esclavagisme. Cette visite demeure en moi comme une expérience fondatrice de ma musique. De ce que vous appelez le jazz et que nous avons baptisé la grande musique instrumentale du peuple africain américain.»

Quatre disques du label BYG sont aujourd'hui réédités par Charly et distribués par Koch:

• Archie Shepp: «Blasé/Live at the pan-african festival»;

• Don Cherry: «Mu»;

• Art Ensemble of Chicago: «A Jackson in your House»;

• Sun Ra: «The Solar-Myth Approach»;

• plus: la magnifique compilation Jazz Actuel en trois disques qui comprend tous les géants du free des années 60.