Une polémique fait rage en Israël sur la question de la responsabilité politique des architectes, dont les échos ont retenti jusque dans la capitale allemande où se sont réunis, fin juillet, quelque 6000 participants du 21e Congrès mondial d'architecture. L'incident détonateur est relaté par le New York Times du 10 août dernier. L'association faîtière israélienne avait décidé de se présenter à Berlin avec une exposition commandée à un tandem de jeunes architectes, Rafi Segal et Eyal Weizman, mais elle a retiré le catalogue de la circulation et annulé la manifestation. Motif: l'un et l'autre porteraient atteinte à l'image de leur pays.

Comme une mare de sang

Si la couverture du livre, qui porte le titre Une Occupation civile: la politique de l'architecture israélienne, est illustrée d'une image provocante (la Cisjordanie comme une mare de sang), le contenu semble proposer une sérieuse analyse sur la manière dont planification et architecture ont été mobilisées pour devenir des outils tactiques au service d'une stratégie d'Etat. Il a d'abord fallu construire pour loger provisoirement les émigrants en masse, occuper les frontières, stabiliser les lignes de cessez-le-feu de 1948, prévenir les concessions territoriales et interdire le retour des réfugiés palestiniens. Après 1967, Rafi Segal et Eyal Weizman identifient trois types d'occupation civile: d'abord les installations agricoles sur la «frontière de sécurité» avec la Jordanie, puis, après 1977, les établissements d'inspiration religieuse dans les montagnes de Judée et Samarie, enfin, dès le début des années 80, les colonies implantées à un rythme accéléré – et à coup de subsides – près des frontières d'avant 1967. Ces différentes édifications remplissent les fonctions – stratégie, contrôle, autodéfense – que leur assigne le pouvoir, estiment les deux auteurs. Qui soulignent le paradoxe qui veut que le paysan palestinien soit appelé à produire le paysage biblique – oliveraies, cultures en terrasses, maisons de pierre – pour ensuite céder la place aux colons juifs.

«Inacceptable», déclare l'association des architectes israéliens. Considérant que ce livre présente un intérêt général quant à «la dimension politique de toute architecture», son éditeur, Babel Publishers, a décidé de le réimprimer et de le diffuser aussi bien en Israël et à l'étranger.