«Ce thème s’est imposé à ce moment de notre vie, dans le sillage du 11 septembre 2001. La forme de la démocratie moderne, la manière dont les Etats gouvernent. Notre fragilité. L’histoire humaine, la liberté de l’homme sont magnifiques. Mais sa volonté de contrôle reste profondément ancrée, justifiée par toutes sortes d’arguments, comme le choc des empires pour les ressources – voyez la guerre pour le pétrole…»

C’est Darius Keeler qui s’exprime ainsi. Affable, affalé en son fauteuil, assoiffé de café, dans le foyer d’un hôtel lausannois. Ne pas se tromper, ces mots recèlent une bonne nouvelle. Archive se soucie de la marche du monde.

Avec Danny Griffiths, Darius Keeler est le cofondateur d’Archive, groupe d’électro-rock anglais à l’histoire agitée au long de ses 13 ans. Ce vendredi, le collectif sort son huitième album studio, Controlling Crowds («contrôler les foules», d’où le propos).

Un album-somme

La somme de créateurs qui n’ont cessé de bousculer leurs amateurs, tout en bâtissant une œuvre plus cohérente qu’il n’y paraît. Et qui s’offrent la quasi-omniscience de publier un album évoquant la perdition collective, en pleine panique économique. Pollard Berrier, chanteur, précise: «Nous n’y pensions pas ainsi, mais il était évident que ce système, basé sur la croissance à tout prix et la rapacité face à l’environnement, allait s’effondrer. Peut-être pour quelque chose de meilleur.» Et en matière d’effondrements salvateurs, Archive s’y connaît.

En 1996, les deux fondateurs, avec le rappeur Rosko John à la scansion, publient Londinium, rencontre romantique du hip-hop et de l’électronique. Le disque est d’emblée promu chef-d’œuvre du trip-hop, genre flottant que l’on accole aussi à Massive Attack et à Portishead.

Archive part à l’aventure en perdant ses voix, dont Rosko John. En 1999, Take my Head, pop éthérée et perverse, fait fuir les premiers fans. Trois ans plus tard, You all look the same to me marque l’arrivée d’un nouveau chanteur et d’un son qui assume l’héritage de Pink Floyd – la face sombre, tout au moins. Suivront Noise ainsi que la BO du film Michel Vaillant, unique pièce à sauver du film. Le chanteur lâche soudain le duo, qui engage alors Pollard Berrier, un Américain d’Autriche, et David Penney, ami de Danny Griffiths. Maria Q, seule fidèle depuis des années, apporte l’indispensable voix féminine. En 2006, Lights, orné d’un morceau-titre de 18 minutes, confirme les dernières options.

«Failli détruire le groupe»

«Nous avons fait des erreurs, pris des mauvaises directions, concède Danny Griffiths. Nous avons failli détruire notre groupe à plusieurs reprises. Mais nous avons aussi appris.» Dans les nappes d’Archive, pas de pétrole, mais des idées à la fois diverses et obsessionnelles – «oui, notre musique peut être monotone, nous avons besoin de temps pour installer un son qui nous convienne», dit Darius Keeler. Un pari. Ou une faiblesse, selon le point de vue.

Somme copieuse, de 13 morceaux en trois parties, Controlling Crowds concentre leurs atmosphères. Avec, en sus, le retour de Rosko John. La logique souterraine remonte à la surface, mélange de noirceur radicale et d’une naïveté indépassable. Un esprit où la fleur bleue est toujours vénéneuse. On fait remarquer aux compères que si l’on était junkie, leur musique donnerait tout autant envie de changer de vie que de s’injecter n’importe quoi dans les veines: en touillant son café sans petit chocolat – il n’y en a plus, s’excuse le serveur –, Darius Keeler trouve l’image «très intéressante». «Il y a certainement une part d’autodestruction dans notre musique, comme en tout homme. Mais c’est l’honnêteté qui compte. Etre absolument entier.»

Les deux musiciens et le chanteur paraissent, en effet, à l’aise. Loin du cliché de reclus mentaux qu’on leur collerait volontiers. Pas de logorrhée, mais une parole où dominent les mots «travail» et «expérience», comme la cadence rituelle de leurs musiques. Archive, PME sonore qui, elle, ne connaît plus les crises, assure Darius Keeler, lequel annonce déjà une quatrième partie de l’album, en 11 morceaux: «Nous avons encore eu des problèmes personnels, financiers… Passé ce stade, la production de Controlling Crowds a été joyeuse, et c’est l’œuvre la plus complète que nous ayons conçue. Nous voulons aborder d’autres sujets que nos seules existences, et nous aimons travailler ensemble. C’est un signe positif…». Les économistes ont un concept pour toute cette histoire. La destruction créatrice.

Archive. «Controlling Crowds» (Warner Music). Sortie le 27 mars.