Genre: rock Expérimental
Qui ? Can
Titre: The Lost Tapes
Chez qui ? (Mute, 3 CD)

Pour saisir Can, il faudrait peut-être partir d’un livre: Dilapide ta jeunesse (Ed. Allia), dont les pages romanesques et documentaires à la fois retracent ce que furent les années 1970 musicales en Allemagne. Dans un long passage, l’auteur, Jürgen Teipel, s’arrête sur sa rencontre avec le bassiste de Can, Holger Czukay, et rapporte l’anecdote qui a permis au groupe de trouver un chanteur pour remplacer le partant Malcolm Mooney. La scène a lieu dans un café de Munich, où se trouve la future voix, le Japonais Damo Suzuki. «Il avait commencé à faire des contorsions bizarres et à adorer le soleil, se souvient Czukay. […] J’ai été le voir et je lui ai dit: «As-tu déjà quelque chose de prévu ce soir?» «Non.» «Voudrais-tu chanter? Dans un concert sold-out?» «Quand sont les répètes?» «Il n’y a pas de répètes.» […] Nous nous sommes tous mis au fond de la scène. Il s’est mis devant et a commencé directement à se lamenter. Au début c’était encore assez sombre. D’un seul coup, il s’est mis à cogner comme un samouraï. Il a sauté partout et hurlé sur le public. Jusqu’à ce qu’il y ait une baston. A la fin il ne restait qu’une trentaine de personnes. Sur 1500.»

Production instinctive et dépassement des conventions existantes. Can a toujours soufflé, comme peu d’autres, sur ce double brasier. Le feu a pris, si bien qu’on ne pourra jamais énumérer toutes ces entités rock qui lui ont succédé en empruntant les traces laissées par le groupe allemand. De Neu! à Sonic Youth, de Brian Eno au Velvet Underground, du mouvement punk à la mouvance post-rock, jusqu’à Kraftwerk et à Beak aujourd’hui, on reconnaîtra à chaque fois une matrice puissante. Pendant une petite décennie, Can a été immense et intransigeant. Une preuve, encore une, vient de paraître pour le rappeler. Trois CD, trois heures et quart de sons libérés ressurgissent aujour­d’hui, comme par miracle, des archives désordonnées du groupe. Elles sont le résultat d’une sélection opérée sur plus de trente heures de musique fixées sur bandes et oubliées depuis très longtemps dans des cartons.

The Lost Tapes remonte aux origines du groupe de Cologne, en 1968, et prolonge le voyage jusqu’en 1977. On y trouve, dans le désordre, des ébauches de chansons à venir, des morceaux écrits pour le cinéma et la télévision, des inédits (une étonnante version, guitare acoustique, synthé et voix, de Private Nocturnal) ou encore des prises live (une version de Spoon de 16 minutes!) jamais publiées. Et nulle part, le sentiment d’être confronté à des fonds de tiroir n’effleure l’esprit. Ici, pas de chutes de studio imprésentables, pas de ratages érigés en documents incontournables, donc. Can y déploie pleinement son inspiration, son esthétique rugueuse et hypnotique, ses inventions instinctives et ses rythmiques robotiques. Il déborde le rock et ses contours, porté par le culot de deux élèves du gourou Stockhausen tombés dans la dissidence (Irmin Schmidt et Holger Czukay) et par un batteur longtemps familier de la scène free-jazz.

On retrouve aussi la nécessité du débordement géographique, l’ouverture aux inflexions japonaises, indiennes et africaines. Et surtout, les trois CD permettent d’établir des généalogies bluffantes dans un corpus musical imprégné d’une énergie chamanique constante. Can est plus que jamais une nécessité. Les trois heures servies par Irmin Schmidt, cofondateur du groupe, renforcent cette vérité.

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Holger Czukay, bassiste de Can

Interview accordée à Richie Unterberger, janvier 1997

«Qui étais-je? Je n’étais personne. J’avais étudié avec Stockhausen mais je n’avais aucune expérience pratique de la musique»