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Hammerstein Ballroom, New York, 14 novembre 2006.
© Jason DeCrow / Keystone / AP Photo ©

Carnet noir

Aretha Franklin, la prière infinie

La chanteuse est morte à Detroit. Elle avait 76 ans et n’était pas seulement la reine de la soul, l’enfant du gospel, mais une sorte de conscience nationale pour un pays qui se cherche éperdument des références communes

Ce jour de 2009, la température n’est pas particulièrement basse pour un mois de janvier à Washington: deux degrés en dessous de zéro, léger vent de nord-nord-ouest. On annonce la légende de la soul. Elle arrive à petits pas sautillants, manteau de feutre gris, immense nœud de strass sur la tête. Elle chante un hymne de 1831, My Country, ’Tis of Thee, qui parle de liberté et de nègres vendus. Devant les marches du Capitole, face au nouveau président qui va prêter serment, un frisson parcourt une foule si dense qu’elle dépasse celle qui s’était réunie en 1963 à quelques mètres de là, pour le discours de Martin Luther King. Aretha Franklin, ce jour-là, n’est pas seulement une voix, elle est le pont vivant entre ces deux moments où l’Amérique tente de réparer sa faute.

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On la savait mourante depuis plusieurs jours, on apprenait par la bande, par les indiscrétions, le défilé dans sa maison de Detroit des artistes (Stevie Wonder), des consciences (Jesse Jackson), pour lui dire au revoir. En réalité, depuis plusieurs années, la santé d’Aretha Franklin, un probable cancer, l’avait contrainte à prendre du champ. Mais lorsqu’on songe à cette femme, née le 25 mars 1942 à Memphis, Tennessee, ce ne sont pas seulement des photographies en noir et blanc ou des disques craquelés qui reviennent en mémoire. Mais des prises de voix beaucoup plus récentes, en particulier pendant les deux mandats de Barack Obama où elle était devenue une sorte de pythie pour la nation – une pythie en fourrure et blings.

Adoubée par Luther King

On aurait tort de faire d’Aretha Franklin la seule incarnation, éthérée, du combat pour les droits civiques. Elle était d’abord une femme, outrancière, drôle, charnelle, mère à 12 ans puis à 14, mariée plusieurs fois; si elle chantait si bien le Natural Woman de Carole King, dont elle avait fait une profession de foi féministe et antiraciste, c’est qu’elle incarnait la soul dans ce qu’elle pouvait avoir de pieux et d’érotique à la fois; un chant situé au carrefour précis de la nef et du lupanar. Son père, C. L. Franklin, était d’ailleurs un pasteur itinérant, érotomane orgiaque, dont la New Bethel Baptist Church de Detroit servait autant à célébrer Jésus qu’à attirer ses futures conquêtes. On surnommait ce père «The Million Dollar Voice», l’homme à la voix à 1 million de dollars, ce qui offrait quelque prédisposition génétique.

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A la mère d’Aretha Franklin, largement absente, se substituent des nounous occasionnelles, comme la chanteuse de gospel Mahalia Jackson. Sam Cooke passe régulièrement à la maison, Aretha en tombe d’ailleurs amoureuse. Et Martin Luther King est un habitué – le 6 février 1968, Aretha reçoit le prix d’une ligue chrétienne qui lui est remis directement par le pasteur, quelques semaines seulement avant son assassinat. Dans ce berceau de la lutte chantée, d’une religion qui prend la forme d’une émancipation communautaire, Aretha commence par le gospel: Song of Faith, 1956, premier disque. Et puis, très vite, les cantiques ne lui suffisent plus. Elle signe chez Columbia avec la bénédiction de son père, qui saisit aussi l’intérêt économique, puis avec Atlantic.

Conte montreusien

Novembre 1966. Aretha Franklin a décidé d’enregistrer à Muscle Shoals, Alabama, un studio minuscule qui est en train de définir le nouveau son sudiste de la soul, très loin de Detroit où la Motown exulte: des musiciens blancs, noirs, au 603 East Avalon Avenue. Son producteur Jerry Wexler a compris que cette femme, cette femme qui sourit tout le temps, qui respire le blues, qui chante Respect d’Otis Redding comme s’il s’était agi de ses mots, de sa vie, cette femme va changer l’histoire de cette musique au point de toucher le cœur de tous, très au-delà de l’Afro-Amérique. «Sa voix n’était pas celle d’un enfant, expliquait-il, mais plutôt d’un hiérophante extatique.»

Si elle n’avait pas souffert d’une peur panique de l’avion, Aretha Franklin aurait peut-être été plus grande encore, internationalement. En 1971, Claude Nobs la convainc avec l’aide des frères Ertegun, patrons du label Atlantic, de faire le déplacement dans ce petit festival naissant qui s’appelle déjà le Montreux Jazz – Nobs a tant raconté l’histoire de cette boîte de chocolat suisse qui aurait scellé le pacte qu’elle est devenue un conte que les Montreusiens se chuchotent avant de dormir. En tous les cas, le 12 juin 1971, elle est là, au Casino. Elle s’assied parfois au piano. Elle commence par Respect, Natural Woman, elle chante Bridge over Troubled Water, onze titres qui ont fait l’imaginaire de la manifestation.

Sensualité politique

Elle était une femme de scène, une prêtresse. Et même si, en 1998, Lauryn Hill avait tenté de la produire, même si elle avait continué de sortir des disques de diva aux angles boursouflés et aux tenues diverses, on se souvient surtout ces dernières années de ses apparitions, de ce corps qui pouvait doubler de volume dans l’année, de ces cheveux qui passaient du blond platine à l’afro triomphale et donc, de ces manteaux de fourrure.

En 2014, elle est l’invitée d’Obama à la Maison-Blanche. Elle a enfilé un petit animal non identifié prêt à tomber dès que le rythme prendra. Elle a choisi Amazing Grace, un cantique de 1779 qui résonne chaque dimanche dans les églises du pays; dans les églises noires, surtout, où il s’emporte après le premier couplet.

Elles la regardent toutes, toutes les jeunesses de la soul, toutes celles, de Beyoncé à Janelle Monae et à Adele, qui ont appris directement leur métier en écoutant la Reine. La voix d’Aretha, ce soir-là, est une volute de fumée qui pèse le poids du monde, un serpent de feu, la raison et la colère, la grâce incroyable d’une sensualité fondamentalement politique. Ce n’est pas seulement la nostalgie de cette voix qui revient à cet instant, mais celle de ce moment où un président américain avait fait de la maison de son peuple l’espace d’une commémoration sacrée.

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