Scène

Ariane Mnouchkine ou la joie de l’aube

Au Théâtre du Soleil, à Paris, la metteuse en scène embarque ses comédiens pour une traversée entre théâtre et cinéma. «Les Naufragés du fol espoir»: quatre heures d’épopée au grand souffle qui enchantent le public

Epuisés, mais heureux. Au terme des Naufragés du fol espoir, prodigieuse traversée théâtrale entre houle, utopie et blizzard, les trente comédiens du Théâtre du Soleil, à Paris, rappellent les vainqueurs olympiques de Vancouver. Sur leur visage, la même allégresse épicée, ce mélange si particulier de fatigue extrême et de fierté. C’est qu’Ariane Mnouchkine est une capitaine d’équipe redoutable. A plus de 70 ans, la grande dame de la scène européenne règne, mais en partage, sur son théâtre basé à Vincennes. Et ce spectacle qui raconte trois utopies, celle du socialisme, de la naissance du cinéma et du créatif collectif (toujours d’actualité) resume à lui seul les fondamentaux du Théâtre du Soleil: une recherche en liberté, mais avec un souci obsessionnel de qualité.

Le spectacle raconte trois utopies, celle du socialisme, de la naissance du cinéma muet et du créatif collectif

Quatre heures qui passent comme un souffle. Qui débutent dans le grenier d’une guinguette 1900, le Fol espoir, et terminent, voile au vent, sur les mers glacées du Sud avec comme ultime message, une idée de phare dans la nuit. «Je pense qu’actuellement le spectacle le plus politique que l’on puisse faire, c’est un spectacle qui rende un peu d’enthousiasme, de clarté, d’espoir en l’être humain», déclarait Ariane Mnouchkine lors des répétitions, l’été dernier. Elle y est parvenue: ses naufragés débordent d’une telle inventivité qu’on a envie de rêver avec eux de nouveaux modèles de société.

Car oui, tout est nouveau sous ce Soleil. Librement inspiré d’un roman posthume de Jules Verne, le spectacle raconte une série de débuts. Celui du socialisme des chefs par exemple avec, à Mayerling, en 1889, Rodolphe de Habsbourg qui, en compagnie de Jean Salvatore, archiduc de Toscane, imagine une Europe unifiée et pacifiée. «Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde entre Paris et Londres qu’elle serait impossible aujourd’hui entre Rouen et Amiens», s’enthousiasment les deux hommes en citant Hugo. Plus loin dans le récit, Ceyrac, un géographe utopiste parti refaire sa vie en Australie, confirme le credo lorsque le bateau échoue en Terre de Feu et qu’il s’agit de fonder un ordre nouveau. «Ni dictature, ni anarchie, mais gestion mutuelle. La liberté comme base, l’Egalité comme moyen, la Fraternité comme but!» A l’écriture, Hélène Cixous, fidèle auteur du Soleil, a eu à cœur de restituer les espoirs dont le XXe siècle d’avant la Grande Guerre était porteur.

L’enthousiasme n’appartient pas qu’au récit d’ailleurs. Il rayonne dans le moyen adopté par Ariane Mnouchkine pour raconter cette conquête mouvementée. Le cinéma muet. «Au départ, le tournage ne devait être qu’une allusion dans le spectacle, il est devenu central. Au point que j’ai envie de me mettre au cinéma», rit Juliana Carneiro de Cunha. Actrice du Soleil depuis vingt ans, la comédienne brésilienne joue Gabrielle, sœur de Jean LaPalette (Maurice Durozier), avec lequel, l’œil rivé sur une caméra, elle défend un «cinéma d’éducation et de récréation populaire». «Gabrielle, tourne la manivelle!» Chaque fois que Jean lance cet appel, un incroyable ballet s’ébranle sur l’immense plateau en bois (25m par 35 m) du Théâtre du Soleil.

Déjà face à la caméra, les comédiens, relayés par un surtitre, agitent les lèvres sans émettre de sons et, dans des décors de toiles peintes, de voiles et de steppes glacées, multiplient la gestuelle comique et emphatique. Mais le grand intérêt de ce procédé réside dans la mobilisation hors champ. Et là, retour à la performance olympique. Car, à tour de rôle, les acteurs se transforment en «crocodiles» pour animer sans être vus le terrain des opérations. Il y a celui qui tient le ventilateur pour l’air polaire, celle qui lance la neige dans le souffle du ent, un troisième qui, de deux ficelles, tire les pans de la veste des naufragés dans la tourmente tandis qu’un ultime lance des giclées d’eau sur le visage du capitaine au plus fort de la tempête. Et, toujours, cette caméra dont la manivelle ne cesse d’être tournée à la main cadencée. Soit une formidable agitation, ingénieuse et silencieuse. Sauf pour la musique, tonitruante, basée sur le répertoire d’époque ou composée in situ par Jean-Jacques Lemêtre, le génie musicien des lieux. Et puis, sur le plan dramaturgique, cet élément clé qui rend l’affaire encore plus corsée: le tournage se déroule en juillet 1914, à la veille des grandes hostilités. «Il n’y a pas une minute à perdre!»...

Alors quoi, Les Naufragés du fol espoir, une évocation rétro-rigolotrémolos? Oui, mais pas seulement. Car derrière cette industrie généreuse, affleure sans cesse l’idée d’une collectivité artistique qui s’invente un présent radieux. Et le public, visiblement transporté, a un avenir qui chante plein les yeux.

Les Naufragés du fol espoir, jusqu’en novembre, au Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie de Vincennes, Paris-12e, tél. 0033-1-43 74 24 08, www.theatre-du-soleil.fr

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