portrait

Les arias R’n’B d’Ariana Grande

A 21 ans, Ariana Grande s’est imposée comme la nouvelle diva du rhythm’n’blues. Auteur-compositrice-interprète, mais aussi actrice, elle a lancé sa carrière à Broadway à l’âge de 15 ans avant de devenir la coqueluche des teen-agers grâce à une sitcom musicale.Une voix exceptionnelle qui suscite l’admiration de Lady Gaga ou Beyoncé

A 21 ans, Ariana Grande s’est imposée comme la nouvelle diva du rhythm and blues. Auteure-compositrice-interprète, mais aussi actrice, elle a lancé sa carrière à Broadwayà l’âge de 15 ans avant de devenir la coqueluche des teen-agers grâce à une sitcom musicale

Une voix exceptionnelle qui suscite l’admiration de Lady Gagaou Beyoncé

Comparer une star pour teen-agers à une diva de l’art lyrique, une hérésie? Pas du tout. Ariana Grande est bien la digne héritière de l’opéra italien. Démonstration. En Occident, l’art vocal oscille toujours entre deux pôles, que l’on qualifiera, par commodité, de français et d’italien. La distinction a été formulée dès 1752, lors de la querelle dite «des Bouffons». A la suite d’une représentation de La serva padrona, de Pergolèse, les mélomanes se divisent en deux camps: le «coin du Roi», autour de Jean-Philippe Rameau, défend l’approche «made in France», où priment les paroles et l’accompagnement orchestral; le «coin de la Reine», mené par Jean-Jacques Rousseau, lui oppose le style italien, au service de la mélodie chantée. Esprit de sérieux contre légèreté bouffe, monotonie contre vivacité: le «clash» éclabousse le royaume.

Dans sa Lettre sur la musique française (1753), l’auteur des Confessions aiguise ses arguments: à l’inverse des compositeurs français, dont les mouvements «sont donnés par le sens des paroles», «la mélodie italienne trouve dans chaque mouvement des expressions pour tous les caractères». Après quoi, l’Helvète étant tout sauf neutre, Rousseau conclut: «Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française parce que la langue n’en est pas susceptible; que le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue; que l’harmonie en est brute, sans expression, et sentant uniquement son remplissage d’écolier.»

Quelques décennies plus tard, Stendhal, dans sa Vie de Rossini (1824), enfonce le clou: «Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens, ils n’ont rien fait d’égal; c’est qu’ils copient à l’aveugle l’expression de l’amour et que l’amour, en France, est une passion secondaire que la vanité et l’esprit se chargent d’étouffer.» En Italie, a contrario, «l’amour est sombre, jaloux, passionné; en un mot, le véritable amour. Cet amour-là, trouvant vers l’an 1500 la musique à l’église, […] y vit le moyen unique d’exprimer les nuances fugitives de son bonheur ou de son malheur.»

Dorénavant, me direz-vous, la musique se chante et s’écoute majoritairement en anglais. Il n’empêche, les vieux antagonismes ont la peau dure, si bien qu’un remake croquignolet de la guerre des Bouffons menace, chaque jour, d’éclater. Dans le coin du Roi se rangeraient les partisans du hip-hop: genre vaniteux et spirituel s’il en est, gonflé d’ego, de verbe et de politique – genre français, donc. Dans le coin de la Reine se faufileraient les amateurs de R’n’B: musique éprise, aimante, chantante – musica italiana, dunque.

Les textes des rappeurs débordent de calembours, d’apostrophes, de coq-à-l’âne et autres gauloiseries, au risque d’écraser toute musicalité. Les airs de R’n’B ne chantent que l’amour, ses joies et ses peines; autant dire qu’ils chantent, tout court.

Né en Amérique à la fin des années 1970, le hip-hop s’est découvert en France un terreau propice: l’Hexagone est le deuxième marché du monde après les Etats-Unis. Il s’y reproduit – oyez Booba ou Kaaris, émulant les rappeurs de Miami ou d’Atlanta – et s’y légitime – l’Institut du monde arabe organise, ce printemps, une exposition sur l’histoire du hip-hop, à Paris.

Issu du rhythm and blues noir américain, le R’n’B s’est réinventé, au tournant des années 1990: caprices de diva, éclats de voix, goût des dorures et des guirlandes, il s’est mis, dès lors, à dupliquer les fioritures de l’opéra italien. En Mariah Carey, il s’est trouvé une Maria Callas; avec R. Kelly, Usher ou Frank Ocean, il s’est offert une tripotée de falsetti prodigieux – certains de leurs albums (dont les très rousseauistes Confessions, d’Usher, en 2004) ressusciteraient le mieux enterré des castrats.

Ne restait plus qu’à asseoir cette filiation transalpine par les liens du sang: c’est ici qu’intervient Ariana Grande. Auteure de deux disques vendus à plusieurs millions d’exemplaires, la chanteuse est née en Floride, il y a vingt et un ans. Originaires, qui de Sicile, qui des Abruzzes, ses arrière-grands-parents ont débarqué à New York, au début du XXe siècle. «Tous mes aïeux sont Italiens», nous assurait-elle, de passage à Paris, à l’automne dernier, tandis que fans et paparazzi trépignaient devant son hôtel.

De cette lointaine patrie, Ariana a gardé les manières alanguies. Sur la pochette de son deuxième album, l’excellent My Everything, paru à l’été 2014, elle pose genoux pliés, tête penchée, une main sur la joue, l’autre sur la pointe d’un de ses souliers. Elle a la finesse et l’abandon des modelés que sculptait Antonio Canova, il y a deux siècles, à Venise. A un détail près: le fard, son grand trucco, dont elle use avec une prodigalité à faire pâlir Mina ou Sophia Loren.

Dans ses clips, «la» Grande joue à plein de cette italianité, qu’elle déroule comme un fil d’Ariane: vous la verrez ici roulant en Fiat, là déguisée en Giulietta shakespearienne, ici encore en Barbarella artificieuse, alternativement montée sur bottes blanches ou escarpins léopard.

Petite par la taille (1 m 53), elle est grande par le reste. A commencer par la voix: tessiture de quatre octaves et un demi-ton, qu’elle escalade en soprano sûre de ses effets – sfumato vaporeux façon Mariah Carey, gorgheggi gazouillant façon Whitney Houston, stentato puissant façon Katy Perry, Ariana a plus d’une aria à son arc. Et ce n’est que le début: «La voix féminine atteint son apogée vers 35 ans», prévient-elle.

Les rappeurs sont des gavroches qui éclosent seuls, dans les rues des grandes villes. Les stars du R’n’B tiennent davantage de Pinocchio: elles dépendent d’un marionnettiste – on doit aux ateliers Disney, souvenez-vous-en, la fabrication de Justin Timberlake, Christina Aguilera ou Britney Spears. Ariana ne déroge pas à la règle: dans le rôle de Gepetto, sa mère, patronne d’une entreprise d’alarmes, l’emmène dès l’âge de 4 ans au concert applaudir Madonna, Céline Dion et consorts. Encore enfant, Ariana, coachée par maman, poste sur le Web une reprise d’Emotions, de Mariah Carey, pour mieux courir les castings. A 15 ans, la voilà à Broadway; deux ans plus tard, elle intègre la sitcom musicale Victorious, qui la lance définitivement auprès du public adolescent.

Sur grand comme sur petit écran, Ariana raffole des parodies sanglantes à la Rocky Horror Picture Show – on l’annonce ces jours-ci à l’affiche de la série Scream Queens, produite par Fox, avec hémoglobine qui gicle et tutti quanti. En entretien, cependant, nulle effusion: la jeune femme affiche l’humeur bonhomme que Stendhal chérissait tant chez les Transalpines.

Elle vous écoute avec attention, de cette oreille qui lui fait choisir, sur disque, des producteurs suffisamment discrets pour ne pas gâcher, d’un surplus de beats ou de groove, la délicatesse de ses mélodies – si signore, Ariana co-compose ses chansons. Preuve supplémentaire de son bon goût: elle qui a déjà collaboré avec le gotha pop (Nicki Minaj, Iggy Azalea, Mac Miller, Mika…) rêverait de duétiser avec le précieux Frank Ocean.

En attendant, notre Pinocchia a craqué pour un gavroche. Car les contraires s’attirent, et, depuis Catherine de Médicis et Henri II jusqu’à Carla et Nicolas, l’Histoire regorge de liaisons italo-françaises. Comme Beyoncé avec Jay-Z, Ariana s’est donc amourachée d’un rappeur, Big Sean, 27 ans, grandi à Détroit. Les deux tourtereaux filent huit mois d’amour – aubades, tocades, foucades, avant la grande brimade: sur le morceau «Stay Down», le trouvère, gaulois jusqu’au bout des doigts, ne peut s’empêcher de vanter «le minou à 1 million de dollars» de sa compagne. En avril, quelques semaines après la parution de la chanson, Ariana met fin à leur relation: on ne badine pas avec la dignita d’une Italienne.

My Everything, Republic/Universal,www.arianagrande.com

En concert les 14 et 15 mai au Zénith de Paris. www.le-zenith.com

Une tessiture de quatre octaves et un demi-ton, qu’elle escalade en soprano sûre de ses effets

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