Il y a cette anecdote, qui pourrait tout résumer. Arielle Meyer MacLeod vient alors de passer cinq jours à Jénine, l’une des villes les plus radicales, les plus fermées et les plus conservatrices de Palestine. Sa tête bouillonne encore de ce séjour. C’était, dit-elle, comme passer dans une «essoreuse émotionnelle»: trop de messages contradictoires qu’il reste encore à digérer, trop de sentiments à fleur de peau, trop de coups de poing dans le ventre.

Sortie de l’essoreuse, arrivée en Israël, elle est ravie de monter dans un taxi conduit par un Arabe israélien. L’occasion de partager ses interrogations, peut-être de finir de confirmer ses impressions. Jénine, ce concentré de la souffrance des Palestiniens? «Les Israéliens ne sont pas assez durs contre eux, lui répond le conducteur de taxi arabe. Il ne faut pas que ça devienne la Syrie ici! Israël doit utiliser davantage la force.»

Attachement à Israël

Que ceux qui voient le conflit israélo-palestinien exclusivement en noir et blanc passent leur chemin. «Il n’y a pas deux camps ici, les facettes sont innombrables», juge la dramaturge genevoise. De mère israélienne, Arielle Meyer MacLeod a vécu une partie de son enfance dans ce pays.

Elle parle hébreu, et son attachement à Israël culminera lors de son adolescence. «J’ai grandi avec le récit national israélien», dit-elle. Ce récit – l’idéal égalitaire, faire fleurir le désert, les kibboutz… –, Arielle Meyer le trouve encore beau aujourd’hui. Mais il s’est lézardé à mesure que la dramaturge comprenait précisément cela: qu’il ne s’agit en fait que d’un récit.

En Suisse, doctorat de lettres en poche puis longtemps enseignante aux universités de Genève et de Lausanne, elle vit elle-même entourée de mythes et de narration. Le récit israélien la met pourtant mal à l’aise, elle préfère s’en détacher. «Je ne voulais pas faire partie des vacanciers qui vont à Tel-Aviv pour passer du bon temps comme si tout le reste n’existait pas.»

Voir les blessures derrière les façades

On ne peut pas détourner la tête indéfiniment: ses trois enfants, notamment, réclament de renouer avec leurs origines, entourées d’un halo de gêne qu’ils ne comprennent pas. Arielle Meyer veut toutefois rester maîtresse de son récit. Elle organise une visite en famille dans les quartiers arabes de Jérusalem avec un refuznik israélien qui leur apprend «à lire» la ville, à voir les blessures derrière les façades, à démasquer les non-dits et le poids de l’occupation.

Puis le lendemain, cap sur Hébron, dans cet espace transformé aujourd’hui en ville fantôme, là où la jeune Arielle allait elle-même en famille promener son insouciance dans les ruelles du vieux souk. C’est un décor qui se déchire. Les rues interdites aux Palestiniens, les immondices déversées par les colons et les soldats israéliens sur les grillages qui enferment les habitants: l’oppression sans fard. «Hébron est un endroit où il est impossible de se rendre sans comprendre. Tout est visible. Le reste n’est que discours.»

Un joker en forme de passeport

Sauf que le discours, les mots et les histoires, c’est précisément ce qui fait le quotidien de la dramaturge. Avec la complicité d’Anne Bisang, au Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds, elle multipliera les voyages en Israël et en Cisjordanie palestinienne, pour «explorer ce territoire à partir de mon champ». Les frontières de la Palestine, et ses murs, sont interdites aux citoyens israéliens.

Elle sort son joker en forme de passeport rouge à croix blanche. Mais cela ne résout pas tout: se présenter à ses interlocuteurs palestiniens en tant qu’Israélienne, leur parler hébreu quitte à les mettre eux-mêmes dans l’embarras? Cacher au contraire ses origines, au risque d’apparaître malhonnête? De retour chez les membres de sa famille restés en Israël, les rapports ne sont pas plus simples. Plus qu’interloqués devant sa démarche, ils la trouvent saugrenue. Et surtout, inutilement dangereuse.

Et qu’a ramené la dramaturge dans sa besace? La première pièce de son cycle «Regards/Moyen-Orient» – un cycle qui devrait se poursuivre au fil de ces prochaines saisons – vient d’Israël, et non de Palestine, tant il est question d’écouter les différents discours, d’où qu’ils viennent.

Le recours à Shakespeare

La puissance de Shakespeare devrait aider. Prenez Coriolan, sa dernière tragédie, écrite aux alentours de 1607. Prenez son protagoniste, le général Caius Marcius Coriolan, guerrier héroïque et sauveur de la nation mais tout à la fois profondément dédaigneux du peuple qu’il est censé servir; prenez la République dont cette pièce dessine les contours, tout aussi dévoyée par les puissants que par la plèbe; prenez encore le retournement final, forcément malheureux.

Cette tragédie trouve-t-elle des résonances dans l’Israël politique d’aujourd’hui et, au-delà, dans le face-à-face inégal de deux nations? Ce sera au jeune réalisateur Itaï Doron de le démontrer sur les planches du TPR. Déniché dans la ville israélienne d’Acre, Doron a reçu un accueil dithyrambique et cueilli une belle moisson de prix, ce qui ne l’empêche pas de tenir un discours très critique sur son pays.

Puis, en mars, ce sera au tour de la dernière création du jeune Palestinien Bashar Murkus, Other Places. Deux spectacles, l’israélien et le palestinien, qui se font eux-mêmes étrangement écho, en ce qu’ils interrogent chacun leur société respective. A chaque fois, des sentiments contradictoires, des ambivalences devant une réalité qui se dérobe ou qui, au contraire, se démultiplie: c’est la vision de la région en kaléidoscope que défend aussi Arielle Meyer MacLeod. Avec cette profession de foi: il s’agit, dit-elle, «d’ouvrir une brèche à l’intérieur de soi pour que l’autre devienne audible».


MC Coriolanus: Ve 24 novembre à 20h15, sa 25 novembre à 18h15. Other Places: Ve 9 et sa 10 mars 2018. TPR – Centre neuchâtelois des arts vivants