Un grand palais aux parois de marbre. Des mains pour symboliser l’oppression. Ces mains terrassent le pauvre Ariodante qui ne voit plus d’issue à son sort. L’Opéra de Lausanne présente le drame lyrique de Haendel créé en janvier 1735 à Londres avec le castrat Giovanni Carestini dans le rôle-titre. Une distribution de haut vol et la direction puissamment inspirée de Diego Fasolis confèrent sa grandeur à ce chef-d’œuvre alignant artifices vocaux et lamenti à vous transpercer le cœur.

C’est un récit de complot, de trahison, d’amours frustrées. Le prince Ariodante voudrait épouser Ginevra, fille du roi d’Ecosse, mais le sournois Polinesso s’interpose sur son chemin. Ce duc prétend être amoureux de Ginevra (qui le rejette), mais ce qu’il convoite, c’est le trône, naturellement. Le frère d’Ariodante, Lurcanio, aime Dalinda (servante de Ginevra), or Dalinda aime Polinesso. Elle va tomber dans le piège tendu par celui-ci avant de se découvrir trompée.

La scénographie, vaste et imposante, joue sur la profondeur du plateau de l’Opéra de Lausanne. On y voit deux salles attenantes, cernées de parois en fausse pierre. Oui, les murs ont des oreilles (littéralement!), même des yeux, ce qui permet de suggérer l’ambiance de complot qui règne dans le palais du roi d’Ecosse. On s’épie, on se toise, on se méfie les uns des autres. La mise en scène de Stefano Poda le montre assez, avec ces personnages qui rôdent comme des ombres en tenues noires majestueuses. Le meilleur est dans les éclairages, à la dramaturgie fascinante. La direction d’acteurs, elle, est assez grossière. Il faut se faire à ce style maniériste, voire daté, poses exagérées, mimiques surjouées, pour se laisser emmener par la musique pleine de reliefs.

Car tout vient de la fosse. Le chef et claveciniste tessinois sculpte cette matière musicale, lui insuffle du sang, de l’émotion. L’Orchestre de chambre de Lausanne est très réactif. Les tempi enlevés ne facilitent pas toujours la tâche aux chanteurs! Le contre-ténor ukrainien Yuriy Mynenko dégage de l’aplomb, aigus rayonnants, claironnants (le suraigu n’étant pas toujours très bien canalisé). Il débite ses vocalises avec virtuosité, essayant de composer avec la battue ultra rapide de Diego Fasolis dans «Con l’ali di costanza» où l’on relève de menus décalages. Il se montre émouvant dans «Scherza infida» dont il varie les nuances (on le voit alors terrassé par des grandes mains en plâtre) et brille dans le célèbre «Dopo notte», à la fin de l’opéra.

L’autre contre-ténor, Christophe Dumaux (Polinesso), possède une couleur de voix très différente, un peu plus sombre, pas très large, à l’aise techniquement, excellent comédien. La soprano lettone Marina Rebeka est poignante en Ginevra, très belle voix ronde et fruitée, tour à tour dardant des aigus incandescents et intériorisant l’émotion (splendide lamento à la fin de l’acte 2!). Johannes Weisser (le roi d’Ecosse) est plus irrégulier, et le ténor Juan Sancho au joli timbre (malgré son jeu de scène trop poussé) et la gracieuse soprano Clara Meloni complètent ce beau plateau vocal. La fin terriblement ambiguë n’apporte pas grand-chose, tout comme ces figurants, qui s’effondrent sur le sol sans vraie raison. L’émotion vient de la grandeur d’âme de l’œuvre très bien servie par une équipe soudée.


«Ariodante» à l’Opéra de Lausanne. Me 20 à 19h, ve 22 à 20h et di 24 avril à 15h. www.opera-lausanne.ch