marché de l’art

Aristophil, l’arnaque aux manuscrits

L’enquête sur la société spécialisée dans le commerce de manuscrits se poursuit en France, où elle est soupçonnée d’escroquerie en bande organisée, mais aussi en Suisse. Une victime et son avocat témoignent

Aristophil, l’arnaque aux manuscrits

Escroquerie L’enquête sur la société spécialisée dans le commerce de manuscrits se poursuit en France mais aussi en Suisse

Une victime et ses avocats témoignent

Qu’elle semble lointaine l’époque où Gérard Lhéritier – le fondateur d’Aristophil, leader européen du business des lettres et manuscrits anciens – posait pour les magazines people aux côtés de personnalités comme Rachida Dati ou Patrick Poivre d’Arvor!

Le 18 novembre 2014 à Paris, les policiers de la brigade de répression de la délinquance économique accompagnés de ceux de la brigade financière ont perquisitionné les différentes adresses du groupe ainsi que le domicile niçois de son patron. Un déploiement à la hauteur des soupçons qui planent sur Aristophil.

Le modèle d’affaires de la société était le suivant: le client place son argent en achetant une indivision d’un manuscrit ancien, comme une sorte de colocation. Il ne dispose pas du manuscrit mais chaque année son investissement se bonifie de 8%. Après cinq ans, il récupère sa mise de départ, augmentée des plus-values annuelles. Une promesse alléchante assortie de deux arguments massue: ces documents appartiennent à l’histoire, par conséquent leur valeur ne peut qu’augmenter et – au même titre que les œuvres d’art – ce type de placement est défiscalisé et n’entre pas, en France, dans le calcul de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF).

Depuis 2009 déjà, le fisc et Tracfin – le service du Ministère français de l’économie et des finances chargé de traquer les mouvements d’argent suspects – surveillaient de près les activités d’Aristophil et de ses sociétés filles. Ils ont constaté des irrégularités dans les finances du groupe, ont sollicité le parquet de Paris, qui a ouvert au printemps dernier une enquête préliminaire pour «pratiques commerciales trompeuses» et «escroquerie en bande organisée». Les perquisitions de novembre dernier devaient servir à mettre la main sur des preuves et saisir les avoirs de la société et de ses dirigeants pour indemniser les victimes de l’affaire, soit 16 000 clients qui auraient confié à la société près de 500 millions d’euros, selon le journal Le Point.

L’affaire concerne aussi la filiale suisse de la société, ouverte en 2011 à Genève avec un capital de 300 000 francs. Le raccordement téléphonique de la succursale a été mis hors service le 26 janvier puis son inscription retirée de l’annuaire. Contactée à son domicile zurichois, Tatyana Gökmen Davidoff, la dernière directrice de l’antenne helvétique démise de ses fonctions le 19 novembre 2014 selon la Feuille officielle suisse du commerce, n’a souhaité faire aucun commentaire. Philippe Joerg, de Berney Associés, l’organe de révision d’Aristophil à Genève, a indiqué quant à lui qu’il avait seulement «reçu fin décembre un courrier de la maison mère qui l’informait que les activités en Suisse étaient suspendues».

Quant au Ministère public du canton de Genève, il ne peut commenter l’affaire en cours mais confirme avoir été saisi «le 18 novembre 2014 d’une procédure d’entraide de la part du procureur de Paris qui sollicitait des actes d’instruction en Suisse». L’autorité requérante soupçonne la présence sur des comptes en Suisse d’une partie des avoirs d’Aristophil. Ni le Tracfin, ni le parquet de Paris n’ont souhaité donner plus d’informations sur le dossier.

Mais qu’en est-il des victimes de cette pyramide de Ponzi, selon le terme consacré pour qualifier une escroquerie façon Bernard Madoff où les plus-values intenables sont versées aux plus anciens créanciers avec l’argent des nouveaux? Une cliente française d’Aristophil qui a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat raconte comment elle a perdu 129 000 euros. «Je ne suis ni bibliophile, ni particulièrement attirée par les lettres anciennes mais il y a quatre ans, je me suis laissé convaincre par mon conseiller en patrimoine, un ami, de placer mon argent dans ces manuscrits. La promesse d’une plus-value de 8% par an était très alléchante.» Divorcée, la Française place tout l’argent obtenu de la vente de sa maison dans deux indivisions, des lettres et documents scientifiques du XXe siècle rassemblés sous le titre prometteur «Les Grandes Heures du génie humain» (Baudelaire, Freud, Matisse, Pétain ou encore Gainsbourg) ainsi que des discours du général de Gaulle. «J’ai commencé à perdre confiance dès 2011 lorsque j’ai lu dans la presse qu’en Belgique Aristophil était sous le coup d’une enquête. J’ai de suite appelé mon conseiller, qui s’est montré très rassurant…» Début décembre, suite aux perquisitions en France, elle lui envoie une lettre de mise en demeure pour récupérer son argent. «Je n’ai jamais eu de réponse.»

Depuis, la Française a pris un avocat, Maître Nicolas Lecoq-Vallon et son associée Maître Hélène Feron-Poloni. «Le nombre de victimes s’élève à plus de 9000», explique-t-il. Des personnes domiciliées en France mais aussi en Belgique, au Luxembourg et en Suisse, les filiales hors de l’Hexagone servant à se mettre en contact avec de nouveaux clients et peut-être aussi – comme le soupçonne Tracfin – à planquer des avoirs. «Il y a eu des trajets d’argent à l’étranger, en Suisse notamment, on le sait.» Aujourd’hui, Aristophil serait en grande difficulté financière et un administrateur judiciaire provisoire a été désigné.

Les avocats Lecoq-Vallon et Feron-Poloni veulent éviter que leurs clients se trouvent face à une impossibilité de se faire rembourser en raison de la banqueroute d’Aristophil et souhaitent que les victimes puissent être dédommagées dans les meilleurs délais.

Si au pénal il faudrait au minimum cinq ans pour obtenir une décision en première instance, dans le cadre d’une procédure civile comme celle engagée, les délais sont plus brefs, de l’ordre d’un an à un an et demi. «La solution concrète c’est de trouver une poche profonde sur laquelle on va taper suffisamment fort pour recouvrer le préjudice parce qu’évidemment dans ces cas bien souvent les coupables sont insolvables», développe Nicolas Lecoq-Vallon.

La poche profonde dans ce dossier, ce sont les banques qui ont collecté des sommes apportées par l’escroc dans le cadre d’une collecte d’épargne considérée comme frauduleuse par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF).

«Dans cette affaire Aristophil, les banques sont complices au plan civil car elles n’ont pas fait leur devoir de diligence, elles ne se sont pas assurées que l’activité de leur client était licite.»

Pour illustrer la situation, l’avocat explique qu’en agissant de la sorte, la banque s’est comportée comme un banquier en Floride dans les années 1980 qui verrait Al Pacino entrer dans l’agence avec des sacs-poubelle remplis de billet et qui les prendrait sans se soucier de leur provenance…

«Elle ne pouvait pas ignorer que les rendements de 8% annuels à verser étaient intenables, qu’en acceptant l’argent elle participait à entretenir un schéma de Ponzi et devenait ainsi le vecteur de la fraude.»

«Les banques sont complices au plan civil car elles n’ont pas fait leur devoir de diligence»

«Il y a eu des trajets d’argent à l’étranger, en Suisse notamment, on le sait»

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