Il y a quatre ans, on avait visité sa chambre, 9 m² d’enfance prolongée, des affichettes sur le mur, Eminem, 50 Cent, Michael Jackson, Stevie Wonder, les touches d’un clavier cloué comme un sourire à même le papier peint de faux crépi. Il y avait partout, sur le petit lit, sur le bureau Ikea, sur les chaises à roulettes, des guitares disposées, un clavier, studio à domicile, un matelas supplémentaire qu’il posait sur le mur pour ne pas déranger les voisins en pleine nuit. Arma Jackson recevait en chaussettes, avec sa mère aide-soignante dans la pièce à côté.

Il donne désormais rendez-vous dans un bar du Flon, à Lausanne, sous des Arches d’où il contemple son monde, les gens s’arrêtent pour le saluer, il a de grosses chaînes qui brillent, une petite chemise à lignes verticales, des lunettes en écailles: «Vous ne trouvez pas que je suis devenu plus vendeur de ma personne? Avant, j’étais trop enfantin. J’ai conscience que la musique, on ne se contente pas de l’écouter, on la regarde.» Dès le premier morceau de son album, il dresse la liste des marques à conquérir: Versace, Benz, Louis Vuitton, le panthéon de la gagne.

Pur produit vaudois

Arma Jackson, dès ses premières vidéos sur internet quand il réalisait des tutoriels pour enseigner (un peu comme Stromae) l’art de la chanson à ceux qui passaient par là, a toujours mis l’image au cœur de son projet. Il a fabriqué des saynètes depuis sa chambre, des plaisanteries, des chansons, de menues productions qui ont été abondamment partagées jusqu’au jour où l’acteur Omar Sy l’a vu et l’a fait inviter sur le canapé coquelicot de Michel Drucker: «C’était fou. Me retrouver dans la télévision de mon enfance, comme Nicolas Sarkozy ou Maître Gims.»

Plus récemment, le footballeur Antoine Griezmann a partagé son morceau Flash avant un match: «J’ai crié dans ma chambre. Je lui ai envoyé un DM sur Insta, un message pour lui dire que j’étais grave pour la France. Dans l’équipe suisse, je ne connais personne à part Shaqiri.» Arma Jackson, 26 ans, est d’une génération où l’accès au grand monde, même depuis les périphéries les plus isolées, n’exige plus qu’on aille physiquement conquérir les métropoles. Il a été produit par des gros labels, dont celui de Youssoupha, il est aujourd’hui distribué par Sony, il lui arrive de prendre un Airbnb à Paris pour répondre à une interview, donner un concert ou fréquenter un studio mais il n’imagine pas une seconde vivre ailleurs qu’à Lausanne.

«Je ne comprends même pas pourquoi des Romands voudraient s’installer là-bas. On est tellement bien en Suisse, le confort de vie est énorme.» Arma Jackson est un pur produit du chef-lieu vaudois, il a appris le hip-hop dans les centres de loisirs avec des gars qui passaient l’essentiel de leur temps libre à la Permanence Jeunes Borde sur une rue qui est un épicentre des cultures urbaines romandes. Il écoute aussi de la pop, Daniel Balavoine, Jacques Brel, Henri Salvador. «C’était difficile d’avouer à mes potes qui sont dans le rap que j’aimais Aznavour. Je me sentais mal dans ma peau. Je me disais qu’on n’allait pas me respecter.»

Guérilléro endimanché

En 2010, quand l’album Parachutes de Coldplay est publié, Arma s’enferme chez lui et l’écoute en boucle, secrètement. «C’était tellement magnifique et je ne pouvais en parler à personne.» Sa chambre alors est un refuge et une matrice, il y bâtit une musicalité hyper-mélodique, un esprit pop, coloré, un personnage avec bonnet de laine et pseudonyme en hommage à Michael Jackson. Il s’appelle en réalité Jordan Mfumu-Kanda Dhi, né de parents congolais. Arma, son prénom de guérilléro endimanché, vient de la contraction d’Armafricaine.

«J’ai un peu honte quand je raconte l’histoire de mon nom d’artiste. Mais je l’assume parce qu’il révèle beaucoup de mes rêves d’enfant.» Après deux EP, Arma sort son premier album, Idéal, il y pose de profil en bonnet rouge, dans une esthétique qui doit autant à Wes Anderson qu’à Tyler, the Creator ou Anderson .Paak. Le directeur artistique avec lequel il discute de tout, du clip à la scénographie, des typos dont il se sert à la chemise qu’il porte, est un Français du nom d’Yro, qui conseille notamment le rappeur Lorenzo: «C’est génial pour moi de pouvoir échanger sur tout, de ne plus être seul. J’ai longtemps pensé que j’étais le seul à comprendre mon délire.»

«Ce que je préfère au monde»

Le clip Distance  est donc signé Yro. C’est une déambulation afropop, pastel et allègre, où figure aussi un jeune maître de la chaloupe, le Marseillais Tayc. Sur YouTube, le morceau va bientôt atteindre les 2 millions de vues, presque du jamais vu pour un rappeur suisse. Le disque d’Arma Jackson est celui d’un chansonnier qui est passé par tous les états de la chanson française, du rock populaire et, plus récemment, de la soul contemporaine. Il est produit avec un sens du public auquel il s’adresse, traite des amourettes adolescentes avec les outils de la litanie et du gimmick, d’une petite voix ajustée comme un feulement.

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Arma Jackson écrit volontiers pour les autres. Autodidacte absolu, il a appris à gratter une guitare et toucher un clavier en reproduisant les morceaux dont il avait trouvé le nom sur Shazam. «Je me suis retrouvé plein de fois en studio avec le rappeur Di-Meh lorsqu’il préparait son album. Il cherchait des arrangements inspirés par ses origines maghrébines. J’adore ce travail de production, de composition, je crois que c’est ce que je préfère au monde.» Peu à peu, dans ce naturel fabriqué, dans ce talent indéniable et cette façon de n’être dupe ni des compliments ni des critiques, ce lauréat des Swiss Music Awards se bâtit une identité singulière. Celle d’un type qui, depuis sa chambre, prend le monde.


Arma Jackson, «Idéal».

En concert: le 10 juillet au Festival de la Cité, Lausanne. Le 15 juillet au Montreux Jazz Festival. Le 31 juillet au Phare de Festi’neuch. Le 27 août aux Francomanias de Bulle. Le 9 octobre à Vernier sur Rock (GE).