Hommage

Armand Gatti, le dernier round d’un colosse

Auteur cosmique au nom des exclus, ce combattant de la scène a rendu les armes à 94 ans

Au téléphone, la voix tonne: c’est le général de Gaulle qui appelle en ce mois de décembre 1968. Il a été alerté par l’ambassadeur d’Espagne furieux de la pièce que répète Armand Gatti, La Passion du général Franco. Il lance à son ministre de la Culture André Malraux: «Qu’est-ce donc que ce poète surchauffé?» Le spectacle est interdit et Armand Gatti, 44 ans, quitte la France, écœuré. L’écrivain, metteur en scène, chef de bande était herculéen dans ses engagements, ses colères, ses révoltes. Il a incarné à sa manière sanguine le XXe siècle. Il vient de rendre les armes à 94 ans, tout près de son dernier maquis, la Maison de l’arbre à Montreuil.

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La gloire par le journalisme

Il est né Dante Sauveur – un nom qui est une promesse – en 1923 à Monaco, d’un père français éboueur, d’une mère italienne femme de ménage. Il a du courage, des ardeurs, il s’engage dans la résistance à 20 ans – il sera décoré. Est-ce le souvenir de la dignité de ses parents? Son cosmopolitisme ouvrier? Il chronique les débâcles de l’après-guerre dans la presse, du côté des apeurés, des sans-toits, des «exclus de la parole», sa grande cause. On admire la plume – il décroche le Prix Albert-Londres en 1954. On saluera bientôt la vision d’un poète qui sublime ses traversées en épopées, dont certaines sont montées par Jean Vilar.

Une langue cosmique

Armand Gatti possède cette puissance: une langue lyrique qui s’ancre dans la douleur de l’époque mais qui vise le cosmos; une géographie du tourment au nom de laquelle il plonge aussi bien dans le bourbier vietnamien (V comme Vietnam) que dans la jungle sud-américaine (Le Crapaud-Buffle). «Il parlait de l’actualité, mais en poète, avec des fulgurances dignes de Maïakovski», raconte le metteur en scène Moha Melhaa, l’un de ses plus proches collaborateurs.

La brigade des «loulous» à Genève

Son destin est un roman picaresque, avec des bosses, des chutes, des renaissances. S’il rompt avec un certain establishment culturel français, c’est pour se consacrer à ce qu’il appelle des «aventures de l’esprit» et des «expériences», rappelle Philippe Macasdar, qui l’attire à Genève en 1996. Son ambition, dans la cité de Rousseau comme dans les banlieues françaises? Construire avec des jeunes déclassés, chômeurs chroniques ou toxicomanes repentis, une aventure poétique au long cours sanctionnée par un spectacle. Ces orphelins de la prospérité, il les appelle les «loulous».

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«Il avait pour eux la plus haute exigence intellectuelle et artistique», raconte Philippe Macasdar. Sa méthode? Il les soude en brigade. «Il commençait par leur demander de se raconter, puis de réfléchir à qui ils voulaient s’adresser, poursuit le patron du Théâtre Saint-Gervais. Cette aventure de l’esprit comportait aussi une part physique, à base de kung-fu. Et un atelier de sérigraphie où il s’agissait de produire des affiches, c’est-à-dire aussi de tester des slogans, d’inventer des formules. Il estimait que tout un chacun, même les plus démunis, pouvait avoir accès à la culture, comme lui.»

La reconnaissance des frères Dardenne

Dans son cuir ample, Armand Gatti avait une allure de patriarche rocailleux. Il subjuguait, divisait, perturbait toujours. Les frères Dardenne, qui ont été ses assistants sur son film Nous étions tous des noms d’arbre (1981), disent lui devoir beaucoup. Il avait le sens de la focale, c’est vrai. «Une vigueur d’écriture et une lumière», témoigne le metteur en scène genevois Eric Salama, qui a monté plusieurs de ses pièces et a été très proche de lui. Il vivait dans son refuge de la Maison de l’arbre, entouré de livres, cerné par ces mathématiciens et ces physiciens qu’il affectionnait. Il aimait les équations complexes, celles qui bousculaient l’ordre des jours.

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