Littérature

Armistead Maupin: L’amoureux déçu de San Francisco

Dans «Mon autre famille», l’auteur des «Chroniques de San Francisco» se confie sans fard. La ville qui l’a révélé ne lui correspond désormais plus

Ne cherchez pas le 28 Barbary Lane. Cette adresse n’existe à San Francisco que dans les célèbres chroniques d’Armistead Maupin. Impossible donc de trouver l’immeuble où Madame Madrigal, la logeuse, cultive de la marijuana dans le jardin. Impossible de voir les appartements où vivent Mary Ann Singleton et Michael Tolliver, son compagnon gay en quête d’amour véritable. Impossible de vivre le San Francisco que l’auteur décrit. Pourquoi? Simplement parce qu’il n’existe plus.

Pendant trente-six ans, il a raconté les aventures de ses personnages. On pouvait bien deviner quelques messages personnels en filigrane. Mais dans Mon autre famille, son autobiographie parue récemment, il dévoile sa vie à lui.

S’affranchir à San Francisco

Si Armistead Maupin est venu à San Francisco, c’est pour se sentir libre. Pour s’affranchir d’une éducation conservatrice. Et pour se révéler: être homosexuel sans en avoir honte. «J’ai trouvé à San Francisco un endroit où la population était plus à l’aise avec ma sexualité que je ne l’étais moi-même! Cette ville m’a enlevé un poids énorme de mes épaules: celui de ma propre oppression.»

Avant, il s’était toujours caché derrière un personnage qu’il s’était efforcé d’être. Né en 1944 à Raleigh, en Caroline du Nord, il suit aveuglément les préceptes de son père sudiste affirmé, raciste et fier de l’être. Armistead se sait gay, mais s’en cache. Il s’entête à vouloir plaire à son paternel. Et c’est au Vietnam qu’il devient enfin le fils que son père voulait qu’il soit. Il aime ça, y retourne. Mais ne s’y retrouve pas. Un jour, de retour au pays, il monte dans sa voiture et traverse le pays. «Je me suis échappé», confie l’auteur.

C’était en 1971. San Francisco l’accueille, il s’y installe dans un appentis à Russian Hill. Pour payer son loyer de 175 dollars par mois, il travaille d’abord comme journaliste à l’Associated Press, puis au San Francisco Chronicle. Bien qu’il considère aujourd’hui ses premières chroniques comme étant «aussi fades qu’un repas servi à l’hôpital», il ne renie de loin pas cette saga et son succès phénoménal. Il réalise aussi à quel point elle a contribué à la lutte pour la cause homosexuelle. Et que sans elle, il ne se connaîtrait pas aussi bien lui-même.

L’écriture comme consolation

«J’ai toujours considéré l’écriture comme une consolation. Pour moi, et pour tous ceux qui se sentent seuls dans le monde», écrit-il. Drôles, légères et subversives, ses chroniques révélaient un visage encore peu connu de sa ville d’adoption. Déjà, il y racontait sa vie à lui. Mais encore il se cachait derrière ses personnages. A demi-mot, ils sont devenus son porte-voix. Il savait que ses parents lisaient ses chroniques. L’une d’elles, la lettre que Michael Tolliver écrit à ses propres parents, est en fait une déclaration aux siens. «Je sais que je ne peux pas t’expliquer ce que c’est d’être gay maman, mais je peux te dire ce que ce n’est pas. Ce n’est pas se cacher derrière les mots maman, comme la famille, les convenances ou la religion chrétienne. Etre gay m’a appris la tolérance, la compassion et l’humilité. M’a montré le potentiel infini de la vie. M’a fait rencontrer des gens dont la passion, la générosité et la sensibilité ont été constamment pour moi une source d’énergie. Etre gay m’a fait entrer dans la grande famille humaine maman, et je m’y plais, je m’y sens bien.»

C’est son coming out. Ses parents ne répondent pas. «Ils ont juste dit qu’ils voulaient venir à San Francisco.» Ils arrivent, le 27 novembre 1978, le jour où Harvey Milk, conseiller municipal, militant homosexuel, et le maire de la ville, George Moscone, sont assassinés.

«Un pays triste pour les gens intelligents»

A travers Maupin, on découvre le visage complexe des Etats-Unis. On a dégusté ses chroniques libertaires. Rêvé avec ses personnages d’un monde décomplexé. Dans son autobiographie, on constate aussi les désillusions engendrées par le rêve américain. «Aujourd’hui, ce pays est terriblement triste pour les gens intelligents», disait-il au micro de France Inter au début de l’été.

Barbary Lane n’existe pas. C’est Macondray Lane qui l’a inspiré. Dans le quartier de Russian Hill, elle forme une étroite impasse dans un écrin de verdure. Et s’achève par une rampe d’escalier en bois. Des appartements chics et confortables ont remplacé les colocations. Quartier calme, vue sur la mer. Classe. Plus bas s’étend le quartier de North Beach.

C’était un «capharnaüm», à l’époque où Armistead Maupin avait l’habitude de s’immiscer dans un bâtiment de quatre étages à la façade austère et anonyme pour s’y adonner à des rencontres sensuelles et sans suite. Le bâtiment est encore là. Mais il est rénové et habité par des startupers dans la fleur de l’âge excités par leurs rapports numériques.

C’est une évidence, la ville qui l’a révélé à lui-même, cette ville folle, il ne la reconnaît plus. «La vérité est qu’à l’époque on rencontrait de nombreux excentriques cachés dans les coins et recoins de San Francisco. Difficile à imaginer, je sais, à une époque où l’insolite n’est plus qu’un critère parmi d’autres pour vanter les locations saisonnières sur Airbnb.»

«Le Temps» raconte San Francisco

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