Quand Arno Camenisch publie un nouveau livre, il gère un agenda de ministre. Tous les soirs ou presque, une lecture publique dans un endroit différent, en Suisse alémanique et en Allemagne. Et comme il en sort un chaque année et que la tournée se prolonge sur un an ou plus, c’est un homme occupé. Ce soir, avec son musicien, il sera à Stäfa, près de Zurich. Mais ce matin de février, c’est à Bienne, au café du centre culturel le Farel, qu’il a donné rendez-vous.

Il y est comme chez lui, ébouriffé, juvénile, devant son café au lait et le petit flacon de jus de gingembre qui lui donne «le shot d’énergie» nécessaire. C’est là qu’il vient tous les jours consulter les journaux: «J’ai besoin de me nourrir l’esprit, dit-il avec cette scansion traînante immédiatement reconnaissable, je suis curieux, il me faut au moins une heure de lecture chaque jour.»

Né en 1978 à Tavanasa, dans les Grisons, Arno Camenisch a adopté Bienne où il a étudié au nouvel Institut littéraire. «Ça m’a beaucoup apporté. On lisait, on écrivait, dans une liberté magnifique. Mon mentor était Beat Sterchi. J’avais déjà 29 ans, je n’étais pas un gamin, je rentrais de Madrid où j’avais passé quatre ans à enseigner à l’école suisse.» Pendant ses études, il a accouché de son premier livre, Sez Ner (Editions d’en bas, 2010), le récit d’un été à l’alpage, sans folklore ni idéalisation.

«Le cycle grison»

Ecrit en deux versions – allemand et sursilvan –, le récit a paru en trois langues dans l’édition française. «Mais désormais, j’écris en allemand, c’est ma langue d’écriture, même si je mets de temps en temps un mot de romanche ou d’une autre langue», dit l’auteur qui vient d’apostropher un copain en italien. Il minimise la spécificité d’une écriture qui fait une bonne place aux régionalismes, au dialecte et aux créations. Sa traductrice, Camille Luscher, a dû forger un français très inventif pour en rendre le lexique et l’oralité.

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Derrière la gare, paru d’abord aux Editions d’En bas, repris aujourd’hui par Quidam, est la chronique, à hauteur de gamin, de Tavanasa, son Yoknapatawpha à lui. «C’est mon enfance, mes racines, mes origines.» Avec Sez Ner et Ustrinkata, le récit forme «le cycle grison». «Mes livres parlent de choses simples, de la vie, de la mort, de l’amour, du changement. A Salerne, une vieille dame est venue me dire que le village de Derrière la gare parlait de chez elle, et c’est comme ça partout: les gens s’y reconnaissent.»

Ustrinkata vient de austrinken, boire cul sec. Ce soir de janvier, qui ouvre le livre, est le dernier de l’Helvezia, le café du village, avant la fermeture définitive. «C’était ma tante qui le tenait. Dans mon enfance, j’y ai passé des heures à jouer aux cartes. C’est un lieu important de socialisation, le bistrot, les conversations, les silences aussi.» Ce soir-là, on écluse le fonds de commerce, on boit gratuit. L’or de la bière coule à flots. Le Luis s’enfile à la chaîne des piccolos, ces bouteilles de deux décis de rouge. Les dames se servent des cafés-goutte avec une tombée d’alcool. Même la grand-mère boit son verre. Seul l’Alexi, le «friseur», demande de l’eau, et c’est comme une insulte. «Le rythme des boissons, ça fait une percussion», s’amuse l’auteur.

Recette secrète

Les personnages entrent et sortent, comme les figures d’une danse des morts au clocher d’une église. D’ailleurs, c’est la question récurrente de la grand-mère, entre deux roupillons: «Qui c’est qu’est mort?» On parle des catastrophes passées, de ceux qui sont partis – en Amérique ou dans l’au-delà, on dit du mal des absents, on se charrie entre voisins. Ustrinkata est un roman choral, les voix se mêlent dans une polyphonie très élaborée. Mais de ça, Camenisch ne veut rien dire. «Ma grand-mère faisait les meilleurs capuns du monde, mais elle n’a jamais donné la recette à quiconque. Moi, je ne parle jamais de la fabrication de mes livres, ça relève de l’intime.»

La veillée à l’Helvezia se déroule en janvier et il pleut des cordes. Ce n’est pas normal. Il devrait neiger. Le rocher qui menace le village va finir par dégringoler, il y a déjà eu une catastrophe en 1925. «Le fil du changement climatique passe dans tous mes livres.» Il est au centre de Der letzte Schnee (La Dernière Neige, 2018). Dans Herr Anselm (2019), l’été est trop chaud et sec. Ce souci était déjà présent dans Sez Ner. «Oui, ça me préoccupe, je me demande quel monde nous laisserons à nos enfants. Je suis surtout un observateur, je raconte ce que je vois. Je me demande: et après? et après?»

Il n’y a pas que le climat qui change: l’Helvezia ferme, l’école dont Herr Anselm est le concierge est condamnée, les deux mariolles qui gèrent la petite station de ski dans Der letzte Schnee doivent l’abandonner, faute de neige.

Réception époustouflante

S’il y a un rythme vif et allègre dans les brefs romans de Camenisch, il est sous-tendu par une mélancolie discrète, un sentiment de perte, jusque dans l’amour: c’est à sa chère femme, au cimetière, que Herr Anselm raconte ses malheurs. L’auteur a de la tendresse pour ses personnages même quand il s’amuse d’eux.

En dix ans, dix livres d’une centaine de pages sont sortis, huit romans et deux recueils d’histoires (tous chez Urs Engeler). La réception est époustouflante: un prix fédéral pour Ustrinkata, et une flopée d’autres distinctions. Des critiques enthousiastes en Suisse et en Allemagne. Des adaptations scéniques et radiophoniques, des livres audio, des traductions dans une vingtaine de langues et des invitations dans le monde entier, à Moscou comme à New York.

L’existence d’Arno Camenisch est réglée par les lectures de ses livres, accompagnées par un musicien. «J’adore ça», dit-il épanoui. «Les gens arrivent, fatigués, après le travail, et je leur raconte des histoires, ils rient, ils sont émus, ils s’y retrouvent. J’ai découvert ce plaisir quand mon frère m’a inscrit sans me consulter à un concours lors de la fête de la littérature à Domat-Ems. Waow! C’était incroyable, tu es devant les gens et ils t’écoutent: un monde s’est ouvert devant moi, j’ai su que c’était ça que je voulais faire, raconter comme on respire.»

Le plaisir comme boussole

Le prochain livre est déjà prêt. De quoi traite-t-il? «Je ne le dis pas, ça porte malchance, non?» On sait qu’il constituera, comme les précédents, un élément d’une grande chronique. Jusqu’à quand Arno Camenisch tiendra-t-il ce rythme? «Tant que j’y prendrai plaisir. A la fin de sa vie, Freddie Mercury, que j’aime beaucoup, a dit: «Dommage pour toute cette musique qui est en moi.» Tout est là, à l’intérieur de soi, depuis le début.»

Dans Ustrinkata, on fume comme dans un film américain des années 1950: des MaryLong, des Marocaines, des cigares torsadés, des Brissago, des Rössli, la pipe… Arno Camenisch, lui, lorgne depuis un moment son paquet de Parisiennes. Il est temps de sortir en griller une.


EXPRESSO

Où et quand écrivez-vous?

A la maison, sur mon ordinateur, quand j’en ai envie.

Quels sont les livres qui vous ont marqué?

En fait, ce sont plutôt des artistes qui m’accompagnent. Alberto Giacometti, ses figures me touchent au cœur. Et Pina Bausch, la façon dont elle raconte des histoires par la danse me fascine. Ce sont des mondes qui s’ouvrent.

Que lisez-vous actuellement?

Je lis surtout des biographies: Chaplin, Johnny Cash, Kurt Cobain, Freddie Mercury.

Pourquoi écrivez-vous?

Parce que j’adore ça. Ecrire et raconter.


Roman

Arno Camenisch
«Ustrinkata»
Trad. de l’allemand par Camille Luscher
Quidam, 106 p.


Roman

Arno Camenisch
«Derrière la gare»
Trad. de l’allemand par Camille Luscher
Quidam, 100 p.