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Arno Næss ou l'écologie joyeuse

Le Norvégien voulait rétablir le sentiment d’appartenance à la nature brisé par la civilisation industrielle

Arne Næss (1912-2009) était une star en Norvège, où il naquit et mourut. Hors de son pays, il est connu des philosophes pour être le fondateur de «l’écologie profonde», ce mouvement de pensée qui veut rétablir le sentiment d’appartenance à la nature qui a été brisé par la civilisation industrielle. Mais la biographie qui paraît aujourd’hui aux Editions Actes Sud sous la plume de

Mathilde Ramadier nous dévoile un personnage infiniment plus complexe et haut en couleur que ne le fait apparaître cette carte de visite monochrome. Une carte de visite qui avait été durablement ternie, soit dit en passant, par Luc Ferry il y a vingt-cinq ans, lorsque dans son livre consacré à l’écologie il avait fait de Næss l’agent réactionnaire de la déconstruction antihumaniste de la modernité.

Genèse d’une sensibilité

Tout autre est l’image qui se dégage de cette biographie, qu’on pourrait appeler une «biographie affective», car son fil conducteur n’est pas la succession des événements, mais la genèse d’une sensibilité. Le lecteur ne doit pas attendre ici un plaidoyer argumenté pour l’écologie profonde, ni un relevé des arguments pro et contra. Il s’agit plutôt d’un portrait empathique pour un homme lui-même empathique, qui dès sa tendre enfance a senti un très fort sentiment d’appartenance à la rude nature norvégienne, et qui s’est ouvert à elle comme on s’ouvre à un ami.

Virtuosité musicale

Que plus tard, il ait théorisé ce sentiment dans ses ouvrages de philosophie apparaît presque comme anecdotique, tant la rencontre avec la sensibilité de cet homme semble primer sur ses œuvres. Et c’est une rencontre pleine de surprises: si la description de son enfance norvégienne, faite de vie au grand air, est somme toute attendue, il n’en va pas de même de sa psychanalyse intense menée chez un disciple de Freud dans la Vienne des années trente, ni de sa virtuosité musicale, de ses entraînements de boxe ou de son acte de bravoure permettant pendant la guerre à des centaines d’étudiants d’échapper aux camps de travail nazis. Sans compter la construction de son improbable cabane dans la montagne, lieu de frugalité et de méditation, sa pratique intense de l’alpinisme (plusieurs expéditions dans l’Himalaya) ou son apprentissage du roller à plus de 80 ans…

Loin du militantisme dogmatique

Les débats autour de l’écologie profonde sont plus effleurés qu’abordés, mais telle n’était évidemment pas l’intention de cet essai. Il s’agissait plutôt de savoir comment s’est constituée la sensibilité de ce penseur qui avait l’écologie joyeuse, loin de tout moralisme et de militantisme dogmatique. Mathilde Ramadier nous le présente comme un penseur dont la force d’exemple valait plus que sa force théorique, tant sa vie a été en harmonie avec sa pensée.

Cela ne l’empêchait pas d’être un lanceur d’alerte sans concession, lui qui déclarait en 1974 déjà: «Une culture globale, de type techno-industriel, envahit actuellement le monde entier en tous ses milieux, en profanant les conditions de vie des générations futures. Il nous appartient de nous demander – nous qui sommes tous coresponsables dans la mesure où nous participons à cette culture – si nous souhaitons réellement continuer de jouer le rôle singulier et sinistre qui a été le nôtre jusqu’à aujourd’hui. A cette question, la réponse est aujourd’hui presque unanimement négative.»


Mathilde Ramadier, «Arne Næss, pour une écologie joyeuse», Actes Sud, 124 p.

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