«Il arrive qu’un écrivain se trompe»

Conférences Des textes au statut incertain sont disséqués à l’Université de Lausanne

Est-ce l’effet Halloween? La section de français de la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne – en collaboration avec la revue en ligne Fabula.org – consacre deux journées d’étude aux textes fantômes. Livres rêvés, disparus, potentiels, utopiques, quel est leur statut dans l’histoire littéraire? De nombreuses communications tenteront d’en cerner l’essence. Parmi les chercheurs invités, Pierre Bayard est celui qui a théorisé avec le plus d’inventivité et d’audace, dans de nombreux essais, la «critique interventionniste», celle qui permet d’«améliorer les œuvres ratées», de récrire Hamlet ou Le Meurtre de Roger Ackroyd, de parler des livres qu’on n’a pas lus et des lieux où l’on n’a pas été…

Le Temps: Qu’est-ce qu’un texte fantôme?

Pierre Bayard: Cette expression est employée par certains critiques littéraires pour désigner des textes qui n’existent pas à proprement parler, mais disposent bien cependant d’une forme de vie. C’est notamment le cas de textes dont le créateur a abandonné le projet, ou encore des possibilités d’écriture qui sont présentes dans une œuvre, mais n’ont pas été utilisées. Par exemple, le volume de la Poétique qu’Aristote aurait consacré à la comédie – et pour lequel se battent les héros du Nom de la Rose d’Umberto Eco – peut être considéré comme un texte fantôme. Il en va de même de la suite des aventures de Scarlett O’Hara, enfin disponible. Comment se satisfaire de sa formule finale énigmatique selon laquelle «Demain est un autre jour», qui donne envie d’en savoir plus?

– Comment aborder et rendre visible un tel texte?

– Un peu d’imagination peut être utile, mais pas seulement. Il y a une logique des œuvres qui fait apparaître comment d’autres voies étaient possibles. Prenez l’exemple de La Princesse de Clèves. Plusieurs épisodes ont été jugés invraisemblables, dès le XVIIe siècle, que ce soit l’aveu que fait la princesse à son mari de son amour pour Nemours ou sa décision de ne pas vivre avec lui alors même qu’ils sont tous les deux libres. Absurde! On voit bien que d’autres scénarios se dessinent pour supprimer ces invraisemblances, et que l’on peut imaginer un texte où la princesse n’avoue rien (cela aurait sauvé la vie de son mari) ou décide à la fin d’épouser Nemours (pourquoi s’en priver puisqu’ils s’aiment?). Pour ceux qui croient comme moi en l’existence d’univers parallèles où nous vivons simultanément d’autres vies et connaissons d’autres amours, ces versions alternatives ont une véritable consistance et méritent d’être examinées, et même enseignées au même titre que les soi-disant versions officielles.

– Quel est le rôle de la critique interventionniste dansce processus?

– La critique interventionniste que je pratique ne se résout pas à laisser le monde littéraire et artistique tel qu’il est, avec ses ratages et ses injustices. Elle n’hésite donc pas à améliorer les œuvres, et même les auteurs, en leur attribuant des œuvres qu’ils auraient pu créer dans d’autres mondes. Elle reprend parfois des enquêtes policières bâclées (qui peut croire que Claudius a tué le père de Hamlet?) en montrant qu’il arrive à un écrivain de se tromper sur ses personnages. Elle déplace aussi les œuvres dans le temps, en transformant les chronologies, pour les faire apparaître sous un autre jour (Sterne n’aurait-il pas plagié Joyce par anticipation?). Sa recherche d’une plus grande équité la conduit de ce fait à prêter une grande attention à ces possibles abandonnés que sont les textes fantômes.

Conférences de Pierre Bayard: jeudi à 17h30, Anthropole 2024, «Critique interventionniste et textes fantômes», et vendredi à 12h15, Anthropole 1129, «L’histoire littéraire peut-elle se parcourir dans les deux sens?» Programme général sur www.unil.ch/fdi