«C’est le plus grand des voleurs, oui, mais c’est un gentleman…» En faisant d’Arsène Lupin un héros multimédia, Jacques Dutronc a sans conteste consolidé sa place dans l’imaginaire francophone. La création de Maurice Leblanc est de ces quelques personnages de la littérature populaire qui ont réussi à défier leurs racines, jusqu’à devenir emblématiques d’une société, tout en transcendant leur époque. Ils ont pour nom Nemo, Tarzan, Conan, Fantômas, Rouletabille… Nés pour disparaître, ils ont tous su déplacer les frontières du goût, s’adapter pour survivre aux modes, aux écumes des adaptations et des copies grossières. Parmi eux, donc, Arsène Lupin et sa contrepartie lumineuse, Sherlock Holmes.

Les mêmes à l’opposé

Il est en effet difficile d’appréhender le roi des voleurs sans parler de l’illustre locataire du 221B Baker Street. Ils sont d’ailleurs un peu de la même famille. «Le Cyrano de la pègre», comme l’a qualifié Jean-Paul Sartre, prend comme modèle Arthur J. Raffles, le gentleman cambrioleur original imaginé par Ernest William Hornung…, le propre beau-frère du créateur de Holmes. Mais il constitue bien l’antithèse du grand détective, comme la réponse hexagonale au fin limier londonien. D’ailleurs, Conan Doyle a eu un coup de sang en voyant son personnage apparaître sous la plume de Leblanc, qui le transformera alors en Herlock Sholmès, un masque bien lâche, même si le génial Anglais réussira – brièvement – à faire arrêter l’escroc au grand cœur et à révéler quelques-uns de ses secrets. Mais au final, ce dernier remporte le combat.

L’un et l’autre se répondent en permanence: ils ont les deux une intelligence hors norme, la capacité d’analyser et de prévoir les mouvements à venir, l’art du déguisement, un biographe pour raconter leurs exploits, mais aussi un ennemi juré, le maléfique professeur Moriarty ou le brave inspecteur Ganimard. Le duel pourtant se joue sur ce qui les oppose: Holmes est le champion de la loupe et des cendres de cigarette, au sens de l’observation jamais pris en défaut, capable de repérer le plus infime indice. Lupin au contraire n’en laisse jamais aucun. Le premier se range du côté de la justice et du mystère seuls, le deuxième est un criminel fanfaron qui ne résiste à aucune belle femme. Il y a chez lui de la sensualité, une chaleur du sentiment, bien loin d’une seule et froide logique.

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Le Français contre l’Anglais

On joue sur les clichés: le séducteur contre le flegmatique, le Français contre l’Anglais. Et puis l’encre des paraphes de l’Entente cordiale est à peine sèche lorsque paraît Arsène Lupin, dans le numéro 6 de la revue de vulgarisation «Je sais tout» parue en juillet 1905. Si la politique a mis fin à une rivalité pluriséculaire, les lettres populaires continuent d’entretenir la flamme. Amicalement bien entendu.

La lecture des aventures d’Arsène Lupin s’enrichit donc avec celles de Sherlock Holmes. Un plaisir que deux beaux coffrets des Editions Omnibus ont réveillé l’automne dernier en proposant ces combats de bretteurs avec leurs gravures originelles. Petites moustaches et chapeau melon de rigueur d’un côté, robe de chambre et pipe en bois dans l’autre. On passe du Paris de la Belle Epoque à la Londres victorienne, en s’installant dans l’histoire et dans l’air du temps, avec parfois en point de mire l’Allemagne menaçante – un vieux souvenir de 1870 – ou la sauvegarde des empires.

Descendances suspectes

L’heure est aux frictions internationales, aux revendications sociales, à la technologie triomphante. Métro, voiture, aviation, téléphone arrivent dans le quotidien des citadins. Le monde change et l’on tente de le maintenir sur les lignes de flottaison malgré les tensions et la course aux armements que se livrent les principales puissances du continent. L’Europe est aux bords du suicide, elle a le doigt sur la détente, mais ne le sait pas encore.

Dans cet âge d’or de la presse populaire, une armée du crime a pris ses quartiers en première page. Escarpes et marlous sont prêts à prendre le pouvoir et à ériger les bas-fonds en nouvelle société: le crime, le vice et la misère viennent revendiquer leur dû. Les ennemis d’alors, réels ou fantasmés, menacent aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur. Les journaux entretiennent ce sentiment d’insécurité. La guillotine trône fièrement à la une, le Grand Guignol s’offre une lampée d’hémoglobine chaque soir. L’atmosphère est à une joyeuse fin du monde et le discours sécuritaire dominant ressasse sans vergogne les stéréotypes éculés. Air connu. La Belle Epoque ne doit son nom qu’à une nostalgie d’après-guerre. Elle a des relents de poudre. On attend l’explosion, proche sûrement, qui remettra à plat les données sociales. Dans ce contexte-là, Arsène Lupin, anarchiste de haut vol, pourrait bien être la première manifestation littéraire de cette angoisse croissante.

Maître du mal

Si Sherlock Holmes est l’expression aboutie du récit d’enquête, la création de Leblanc fait quant à elle la transition. Lupin est l’héritier du bandit romantique et de Rocambole. Pourtant, maître de la modification faciale avec une capacité presque surnaturelle à l’ubiquité et à l’omniscience, ainsi qu’une notion de la justice toute personnelle, il tient également de l’intuition, du pivot.

Héritier et passeur, il annonce un côté sombre de l’avant-guerre, celui des héros négatifs et des maîtres du mal: le Zigomar de Léon Sazie (1910), le Fantômas de Souvestre et Allain (1911) ou le Fu Manchu de Sax Rohmer (1912), à la fois princes du crime et candidats maîtres du monde. Ils sont tous les représentants des peurs agitant l’époque, du péril jaune et de la société secrète, du sang et de la mort. Dans un monde qui joue à se faire peur et qui pousse en aveugle les portes du Pandémonium, Lupin tourne la clef.

Le crime en vrai

Si Maurice Leblanc présente le voleur admirable, il est loin des mises en scène des faits divers qu’arborent au long de leurs pages les journaux populaires d’alors: inquiétude et insécurité sont au programme, plus imaginaires que réelles. Autres temps, mêmes mœurs. Hors de la fiction, on peut cependant appréhender d’autres voix, celles des policiers qui ont en charge d’empêcher les candidats criminels à imiter leurs héros.

L’historien Bruno Fuligni a réuni des textes produits par plus d’une dizaine d’agents des forces de l’ordre entre 1800 et 1939 pour une anthologie de la crapule rendue à ce qu’elle est: surineurs, marlous, proxénètes, monte-en-l’air, prostitués, pauvres hères… Pas de fard, pas de héros, ni de hiérarchie, des questionnements parfois, les «policiers écrivains» offrent une perceptive rare sur leur propre société, sa morale et ses craintes, ses certitudes, ses espoirs et ses parias. Ils fournissent aussi une éternité à des faits divers qui auraient disparu une fois l’encre des journaux sèche. Les rues sombres de la Belle Epoque ont ainsi pour nom Ravachol, Bonnot, plus tard Landru ou Weidmann.

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En dehors de ces affaires célèbres, ces «Souvenirs de police» montrent l’évolution de la criminalistique, des envies d’identification pour éviter la récidive. Marque d’une société, ils ont fourni le matériel nécessaire à la création de la fiction policière – comme le souligne Bruno Fuligni, peu d’anciens représentant de l’ordre ont écrit des «polars». Mais ils vont servir de modèles historiques aux grandes figures du genre, du comte de Monte-Cristo à Jules Maigret, de Fantômas… à Arsène Lupin.


Maurice Leblanc, «Les Premières Aventures d’Arsène Lupin», édition illustrée, Ed. Omnibus, 638 p.

Sir Arthur Conan Doyle, «Les Aventures de Sherlock Holmes. L’intégrale des nouvelles», édition illustrée, Ed. Omnibus, 848 p.

Bruno Fuligni, «Souvenirs de police. La France des faits divers et du crime vue par des policiers (1800-1939)», Ed. Bouquins, 1070 p.