S’il n’en reste qu’une seule, ce sera celle-là. Certes, toutes les foires de l’art moderne et contemporain subissent les effets de l’orage financier mondial, Art Basel comme les autres. Mais, alors que beaucoup d’entre elles sont contraintes de reconsidérer leur formule, de rétrécir ou de disparaître, l’institution bâloise présente un front solide; et c’est consciente de sa force, assurée de sa prééminence, qu’elle aborde sa quarantième édition. Avec ses 60 000 visiteurs accourus du monde entier, avec ses collectionneurs richissimes, ses marchands puissants, ses artistes célébrissimes, ses oligarques, avec ses commissaires vedettes, ses directeurs de musée et critiques de renom, avec ses amateurs avertis ou débutants, elle s’est constituée en vitrine d’une prospérité éclatante. Bâle y a contribué de son mieux, polissant ses joyaux culturels, multipliant les expositions de prestige afin de mieux recevoir, fière de sa situation trinationale au cœur de la Vieille Europe et fière du succès trépidant de sa foire. Aucun chiffre n’a jamais été publié, mais le faste et l’offre foisonnante traduisaient la grande aisance générale.

Or voici que d’un coup, cette année, tout a changé: la 40e Art Basel s’ouvre sur un paysage profondément modifié. A la direction de la foire, un duo remplace le subtil Samuel Keller: Marc Spiegler, solide journaliste et homme de réseaux, et Annette Schönholzer, ferme organisatrice et gestionnaire. Au­trefois omniprésente, la haute ­silhouette distinguée du père fondateur, Ernst Beyeler, qui, avec un groupe de marchands, avait lancé la foire de l’art en 1970, s’est peu à peu estompée. Le stand de sa galerie s’est amenuisé, laissant place à celui de sa fondation. Autre exposant au grand panache, le galeriste Jan Krugier s’en est allé pour toujours. L’un et l’autre symboles d’un monde qui s’efface et d’un style, d’une manière d’aimer l’art, de le collectionner et d’intervenir sur son marché.

La scène où ces personnages jouaient hier encore a basculé avec eux. En juin 2008, l’argent coulait encore à flots. Aujourd’hui, il se fait rare, incitant vendeurs et acheteurs à la plus grande prudence. En l’absence d’indications précises, difficile d’évaluer la baisse du chiffre d’affaires des galeries d’art. Celles de Manhattan se trouvent en recul flagrant – on parle de moins 30 à 40% –, beaucoup licencient, réduisent leurs activités, ferment leurs portes. Concurrentes des galeries et tentées de chasser sur leur territoire, les maisons d’enchères affrontent de grandes difficultés et renoncent à leur posture conquérante. Chacun cherche protection et repli.

Dans ces conditions, qu’attendre de la foire de l’art bâloise en cette année de crise? Comment se comporteront les principaux protagonistes, acheteurs et marchands? Les ventes d’art moderne et contemporain de ce début d’année ont manqué d’entrain: résultats inégaux, records en berne. ­Désormais, il s’agit, pour les galeristes, de travailler de manière très attentive, précise et nettement plus modeste. Car écrémé des clients spéculateurs ou euphoriques capables d’acheter pour le coup d’éclat et pour n’importe quelle somme, le marché revient à la réalité: prix élevés pour œuvres exceptionnelles. C’est ce que signifie sans doute le choix de la galerie zurichoise Bruno Bischofberger dont le stand à Art Basel ne présente qu’une seule et unique pièce, mais emblématique et monumentale – près de 11 mètres – «Big Retrospective Painting» (1979), signée Andy Warhol, mise en vente pour 79 millions de dollars. Prix imposant mais certainement moins élevé que celui que le marchand aurait pu demander il y a une année.

En art comme en finance, l’heure est à l’assainissement, à l’ajustement général et à la baisse des prix. Résistent le mieux les plus solides, les moins aventureux. Ceux qui auront joué sur des ar­tistes comme on mise sur des ­chevaux de course connaissent déjà quelques déceptions et leurs poulains avec eux. Cette foire de crise apportera d’ailleurs quelques enseignements sur les comportements commerciaux des uns et des autres: certains, refusant la baisse des prix, pratiqueront une politique de rétention des œuvres, d’au­tres accepteront de s’adapter au marché. Quant au collectionneur au long cours, à l’acheteur compétent qui, passablement bousculé par la compétition effrénée et la spéculation, s’était volontairement mis hors jeu, il retrouve ses droits. La 40e Art Basel lui offrira quelque chance de trouver des pièces abordables et de qualité.

Mais comment la foire de l’art ­elle-même aborde-t-elle le tournant? Sans affolement aucun, mais avec sérieux et attention, répondent les directeurs. Art Basel a reçu plus de 1100 dossiers – un record – de galeries candidates à y tenir un stand. Et pour rien au monde les 300 retenues par le sévère comité de sélection ne renonceraient à leur privilège même si le prix de location (plus de 400 francs le mètre carré) a augmenté de quelque 5%, «une progression normale» selon les organisateurs. Au nombre de 75, les grandes galeries américaines restent bien présentes et dominantes et, après l’Allemagne (56), les Suisses (33) occupent un très honorable troisième rang. Peu d’adjonctions au programme habituel, un style un tantinet moins flamboyant, histoire de faire pièce, peut-être, aux critiques émises par des Bâlois de souche irrités par une foire perçue comme festive plutôt que culturelle.

Quant aux multiples foires satellites récemment venues se greffer sur Art Basel afin de bénéficier de sa nombreuse fréquentation, elles se maintiennent et même elles se rapprochent. Née grâce à l’appui de la foire de l’art, la quatrième Design Miami/Basel s’installe dans la halle n° 5, remplacée sous la belle coupole de la Markthalle par Volta, jeune foire d’art contemporain qui, pour sa cinquième édition, institue le billet d’entrée unique à 2 euros et supprime toute production de papier ou de plastique, construisant ainsi une identité «démocratique et écologique». Scope se situe désormais à deux minutes de la Messeplatz, alors que Hot Art (l’ancienne Bâlelatina) reste en zone portuaire dans le bâtiment Brasilea. Enfin, la 14e Liste, qui répond à une volonté alternative beaucoup plus ancienne, elle occupe traditionnellement l’ancienne brasserie Warteck.

Pour ces petites foires comme pour la grande, l’édition 2009 aura valeur de test. On y lira le comportement du marché dans les années à venir. Avec, à l’avantage d’Art Basel, la certitude, consolidée au long de 40 années ponctuées de crises plus ou moins sévères, que le commerce de l’art ne peut se passer d’elle.

Art Basel, du 10 au 14 juin.

www.artbasel.com