Les collectionneurs chinois prennent goût à l’art occidental

A Art Basel Hong Kong, les collectionneurs de l’Asie émergente ont élargi leur horizon. Pour les galeristes exposants, ils privilégient les valeurs sûres et les grandes tailles

Ce fut la fièvre du vendredi soir. La semaine dernière, les grands collectionneurs ont pu arpenter les 35 000 m2 d’Art Basel Hong Kong trois heures durant. Avant que le lendemain puis jusqu’à ce mardi, les VIP, tel Jack Ma, le patron d’Alibaba, et le grand public découvrent à leur tour cette foire de l’art contemporain, la plus vaste du genre en Asie.

Rencontré ce soir-là dans le salon des collectionneurs, Uli Sigg attendait avec impatience que les portes s’ouvrent. L’ancien ambassadeur de la Confédération à ­Pékin, qui a cédé sa collection d’art moderne chinois, la plus importante au monde, à Hongkong, ne cesse de saluer ses pairs. Comme cet entrepreneur chinois. Lui a fait fortune en vendant des voitures américaines à Pékin. Il est venu à Hongkong autant pour compléter sa collection que pour la galerie qu’il a créée; mais il remet à plus tard une interview. Il est 18h. «Je vais y aller maintenant», sourit Uli Sigg. Sur les tables du salon, des flûtes de champagne sont abandonnées à moitié pleines, les allées du Centre d’exposition de Hongkong se remplissent.

Feutre turquoise sur la tête, veste vert pomme, chemise orange, Dabin Cheng passe d’un stand à l’autre. Cet entrepreneur actif dans les mines et le tourisme porte un pin’s drapeau aux couleurs de la Chine et de l’Afrique du Sud. «Je suis installé à Cape Town, raconte ce natif du Hubei, une province du centre de la Chine. Cela fait vingt ans que je travaille dans les mines et le tourisme. Je viens ici pour Scheryn, mon fonds qui investit dans l’art contemporain africain.» Pour faire une bonne affaire à la foire de Bâle version Hongkong, «tout se joue entre les deux premiers jours», estime Dabin Cheng, dont la collection comprend des artistes ­contemporains chinois et occidentaux.

Un Basquiat et du champagne

Tous les visiteurs d’Art Basel Hong Kong, 60 000 cette année, n’avaient pas le même degré de sophistication. Profitant aussi de la soirée réservée aux collectionneurs, une dizaine de Chinoises en tenues de soirée écoutent attentivement Janis Gardner Cecil. La directrice de la galerie new-yorkaise Edward Tyler Nahem leur présente Television and Cruelty to Animals, une création de Jean-Michel Basquiat. Elles font pourtant la moue devant cette peinture sur bois aux motifs naïfs et colorés. Jusqu’à ce que l’annonce de son prix, 8 millions de dollars, les convainque de son importance. «J’adore venir regarder, acheter peut-être», sourit l’une d’elles. Sa collection comprend «surtout des antiquités, des meubles européens style Louis XV et Louis XVI. L’art moderne, je m’y mets. Mais assez parlé, je prendrais bien un verre de champagne», souffle-t-elle en voyant passer un petit bar à roulettes chargé de bouteilles et de flûtes.

Au jour de la fermeture d’Art Basel Hong Kong, mardi, la peinture de Basquiat n’a pas été vendue, mais «elle suscite beaucoup d’intérêt de la part de collectionneurs chinois et coréens», se réjouit Janis Gardner Cecil, qui venait ici pour la première fois. Cet intérêt n’a pas toujours été là. En 2013, lors de la première édition de la foire suisse, nombre de grandes galeries occidentales sont arrivées avec leurs Picasso et autres Braque, «sûres de les vendre vite, se souvient un observateur. La plupart sont reparties bredouilles, car les nouveaux riches chinois voulaient d’abord des œuvres de chez eux.» Aujourd’hui, «ils tendent à aimer et à acheter plus d’art étranger», confirme le directeur de la galerie londonienne Lisson.

La Galerie Mark Müller, de Zurich, a aussi profité de cet intérêt. Elle a par exemple vendu Painting #476 (230 cm x 190 cm, 33 000 dollars) de Markus Weggenmann à un Chinois. Présentée par Grieder Contemporary, autre galerie zurichoise, Untitled de Melli Ink a également trouvé un acheteur venu de Chine. Il a été «séduit par la céramique» de cette fine sculpture haute de 2 mètres, explique sa directrice. Autre exemple à la galerie allemande Eigen + Art, avec la vente d’une toile de Tim Eitel: Mexican Window (250 cm x 230 cm) cédée 156 000 euros à un Asiatique. «Les collectionneurs de l’Asie émergente, les Chinois en particulier, ne posent pas les mêmes questions que les Occidentaux, constate un galeriste. Parce qu’ils n’ont ni la même culture ou ni les mêmes références, en particulier chrétiennes. Ils se renseignent de plus en plus, signe de leur intérêt croissant pour les artistes européens et américains.»

Question de prix

Une galeriste indienne fait le portrait de ces nouveaux collectionneurs: «Parfois, ils parlent tout de suite du prix, et de rien d’autre. C’est un peu agaçant! Mais c’est aussi en partie en raison de la barrière linguistique. Ils veulent en tout cas deux choses: que la valeur soit sûre et que cela en jette. Les grandes tailles ne les effraient pas.» Un galeriste européen raconte qu’ils peuvent «venir, poser plein de questions et disparaître plusieurs jours avant de repasser et acheter en cinq minutes. Il y a aussi ceux qui réclament 20% de réduction, voire plus, ignorant que, dans une foire réputée comme celle-ci, on peut demander au maximum 10%.»

Art Basel Hong Kong a un autre avantage: «Il y a moins de censure qu’aux foires de Singapour ou de Chine», pointe une collectionneuse hongkongaise, dont la carte de visite revendique plusieurs mandats dans des institutions de New York. «Ne me citez pas, je ne veux pas d’ennuis», glisse-t-elle. Aujourd’hui, elle se dit «fauchée» parce qu’elle vient de s’offrir une statue; «le prix de l’art contemporain devient fou», soupire-t-elle. En 2014 pourtant, Artprice.com a constaté un recul de 14% des résultats des ventes publiques. Les galeries interrogées à Art Basel Hong Kong fournissent, quand elles l’acceptent, des prix stables. Le ralentissement de la croissance en Chine, premier marché au monde des œuvres d’art, n’aurait pas encore produit d’effet encore visible. Concernant l’art chinois, Uli Sigg pense que les prix «vont tenir». Certains artistes à qui il achetait directement le travail «ont signé des accords d’exclusivité avec des galeries; des accords qui poussent les prix vers le haut», regrette-t-il.

,