Foire

Art Basel, plus que jamais maelström de couleurs et de sons

A la foire d’art de Bâle, en une seule rencontre avec une œuvre, on se sent sauvé. L’art plus fort que tout

Ce mercredi, nous sommes encore dans les journées VIP et professionnelles d’Art Basel, mais ça ne changera que peu en cette fin de semaine, enfin ouverte au public. Il y a foule, et les extravagances des uns et des autres semblent vouloir concurrencer les milliers d’œuvres présentées par les 286 galeries sélectionnées pour cette 47e édition. Une telle foire s’apprécie un peu comme on tenterait de goûter un bon vin au milieu d’une bande de fêtards. Sauf que l’art, contrairement au fruit de la vigne, vous appelle. On peut en faire l’expérience, à la fois rassurante et troublante, au bout de quelques pas en pénétrant dans la foire.

Nous avons visité hier Art Unlimited, et ses œuvres monumentales, ses grandes installations immersives. Ici, tous les dix mètres, moins parfois, un nouvel univers se présente, qui n’est pas celui d’un artiste mais celui d’une galerie, parfois hétéroclite. Mais, parfois placée tout au fond d’une espace, parfois dans un couloir, la lumière d’une toile, la grâce d’un dessin, le clin d’œil d’une installation vous attire. L’œuvre a couvert le brouhaha, vous êtes en tête-à-tête, troublé, amusé peut-être, ému de toute façon. Peut-être non loin de là un consultant s’intéresse-t-il cyniquement à la cote d’un artiste, telle est aussi la réalité du marché de l’art. Peu importe, à cet instant, celle que vous regardez est à vous alors que lui ne possédera jamais l’œuvre à laquelle il s’intéresse ni ne sera possédé par elle.

Impression de onze mètres

Il est des œuvres immanquables, qui se partagent largement. Comme ce Géant (2016) de Katharina Fritsch en bronze peint qui semble passer comme un autre visiteur par la galerie Matthew Marks (New York). Ou tout près, chez Marian Goodman, cette très longue (onze mètres!) impression digitale de Gerhard Richter, 930-7 Strip (2015), sur laquelle le regard ne parvient pas à se fixer.

Plus loin, de l’autre côté de la grande cour intérieure, à peu près vide en ces jours pluvieux, vous découvrirez des œuvres un peu plus modestes dans le secteur de l’édition, comme ces anciennes photographies prises dans les années 1960 par Ed Ruscha le long de Sunset Strip à Los Angeles, dont il a repris et rayé les négatifs trois décennies plus tard (Brooke Alexander). Et puis là, juste à l’angle suivant, c’est une mini-exposition de Cy Twombly qui vous garde un moment à la galerie Karsten Greve de Saint-Moritz. Au milieu, un bronze qui soudain vous semble essentiel, comme porteur d’une énigme. L’œuvre, sans titre, signée en 2009, deux ans avant la mort de Cy Twombly, est sous-titrée «Le Rêve mathématique d’Ashurbanipal».

Marcheur de dos

Plus loin, didactiquement documentée, l’exposition de quelques Miro à la galerie lémanique Gmurzynska. Dont ce Souvenir de la Tour Eiffel, un grand bronze fondu après sa mort, pour lequel l’artiste avait réuni divers objets dont un masque de Groucho Marx. Nous voilà à la galerie londonienne Richard Nagy avec toute une série d’Egon Schiele. On remonte le temps, et pourtant cette œuvre sur papier de 1913, mélange de gouache, de crayon et d’aquarelle, paraît si contemporaine. C’est une silhouette qui marche, vue de dos, coupée juste au-dessous des épaules, une veste trop courte, mal fermée à l’arrière sur un corps nu.

Nous voilà plus loin assistant à l’heureuse rencontre de deux femmes artistes, ou du moins de leurs œuvres. Peter Freeman (New York), présente en effet côte à côte une toute petite toile jaune d’Agnes Martin des années 2000, et une pièce récente de Silvia Bächli, fines rayures de gouache verticales de différentes couleurs sur la grande feuille blanche.

Happés par les vagues de gouache

Sur le côté, quelques galeries proposent de véritables projets curatoriaux autour d’un artiste. Parmi elles, Van Doren Waxter. Dans son espace, nous sommes comme happés dans une vague par les gouaches abstraites, très humides, sur papier, de Richard Diebenkorn (1922-1993), grand artiste de l’Océan.

A l’étage, où l’art se fait généralement plus provocateur, au risque d’être plus léger, c’est paradoxalement un bleu profond qui nous capte en premier. N. Dash, c’est bien ainsi qu’elle signe, est une artiste américaine, née en 1980, qui incorpore des tissus, de jute, de lin, non tant comme support que comme matériau, avec leur tension, leur tombé, dans ses œuvres picturales. Non loin, chez le même galeriste, Mehdi Chouakri, une œuvre récente du romand Philippe Decrauzat. Lui aussi est un peintre qui se détache du cadre traditionnel, mais plutôt par la forme. Son Loop, géométrique, bleu et blanc, vertical, est d’une simplicité tout apparente.

Esthétique et engagé

Une foire si hétéroclite permet aussi de souligner à quel point l’art d’une même époque peut être plus ou moins esthétique ou plus ou moins engagé. Parfois les deux sont réunis. C’est le cas avec le travail d’ombres, âprement politique, de Kara Walker. A côté de ses découpages sur papier, qui rendent compte de l’obscénité du racisme. La galerie Sikkema Jenkins & Co montre aussi un grand dessin de forme plus classique mais tout aussi bouleversant de l’artiste.

Les galeristes ont eux aussi des fiertés, des élans. Nous trouvons Kamel Mennour vantant à tous deux nouvelles œuvres de Valentin Carron. L’artiste a puisé dans ses souvenirs d’enfance valaisanne la série St-Guérin dont elles font partie, étranges composés de fibre de verre et de résine évoquant le mode du vitrail, utilisé tant dans les églises que les écoles et autres bâtiments publics. En sortant de la foire, de son foisonnement, grâce à Valentin Carron et à tous les autres artistes, on regardera Bâle encore avec des yeux curieux, aiguisés.

Art Basel, jusqu’au 19 juin, www.artbasel.com

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