festival de La Bâtie

Art ou canular, La Bâtie fait scandale

Un texte qui défile à la place des acteurs annoncés: «El triunfo de la libertad» divise. Daube ou expérience? Points de vue contrastés

Art ou canular, La Bâtie fait scandale

Polémique Un texte qui défile à la place des acteurs annoncés: «El triunfo de la libertad» divise

Daube ou expérience? Points de vue contrastés

C’est le spectacle dont tout le monde parle. Celui qui, depuis vendredi, dans cette Bâtie 2014, fâche, intrigue, séduit. El triunfo de la libertad, création de La Ribot, Juan Dominguez et Juan Loriente, n’a pas été un triomphe, mais a pris une réelle liberté: en lieu et place des trois artistes annoncés, de vraies bêtes de scène qui stimulent l’esprit depuis vingt ans, le public réuni à la Comédie a regardé pendant quarante minutes trois prompteurs déroulant linéairement un texte mêlant récit neurasthénique, blague potache et réflexions philosophiques. Une proposition ultra-minimale, uniquement égayée par des éclairages balayant scène et salle.

Ce n’est pas la première fois que La Bâtie propose un «spectacle vivant» sans âme qui vive. En 2012, 33 tours et quelques secondes, des Libanais Lina Saneh et Rabih Mroué, amassait sur le plateau une multitude d’écrans pour raconter l’inanité des réseaux sociaux (LT du 06.09.2012). Le rendez-vous, sec de corps, n’avait pas suscité l’ombre d’une rébellion. Pourquoi, cette fois, une telle levée de boucliers? Avis croisés.

«Avec les 26 francs que j’ai payés, j’aurais pu m’acheter une tonne de livres bien plus intéressants que ce texte débile.» «Le triomphe de la liberté, tu parles. C’est plutôt le triomphe de la vacuité!» «Quel ennui! Je me suis senti puni. Où est la vie dans ce spectacle?» Lieu central, Salle Pitoëff, vendredi nuit. El triunfo de la libertad n’en est qu’à sa première représentation et suscite déjà un flot de condamnations. Pourtant, la proposition, certes austère, a le mérite de laisser une grande place à l’imaginaire. Et ce texte sur la répétition et le temps qui passe ne manque pas de piment. Quant aux lumières qui jouent à cache-cache, elles rappellent la part fantomatique du théâtre… Surtout, pourquoi tant de colère puisque La Bâtie a déjà proposé des créations similaires?

«La colère vient d’un problème de communication», explique Alya Stürenburg, directrice du festival. «Jusqu’à la veille de la première, les artistes pensaient monter sur scène. D’où le programme et la feuille de salle qui annoncent leur présence sur le plateau. Les spectateurs sont arrivés dans l’espoir de voir ces performeurs et la forte irritation de certains provient de cette frustration.» Un changement de cap si tardif ne laisse-t-il pas penser que le spectacle a dérapé? «Non, tout dépend du processus de création. Il y a certains travaux qui trouvent leur voie au début des répétitions, d’autres qui arrivent à maturation au dernier moment. Regardez Picasso et sa rapidité d’exécution. La lenteur n’est pas un critère de qualité.»

La comparaison est audacieuse. Elle fait soupirer Sylvain Thévoz, conseiller municipal socialiste et président de la Commission de la culture. «Si Alya Stürenburg cautionne un tel ratage, un tel non-spectacle sans force de proposition, je me questionne sur la responsabilité des programmateurs-producteurs. Dans l’absolu, un artiste pourrait laisser une scène totalement vide et dire que c’est son choix… Le directeur d’un théâtre ou d’un festival doit imposer un cadre et exiger que le résultat corresponde à l’énoncé du projet, sinon la culture se tire une balle dans le pied.»

La responsabilité, Claude Ratzé, directeur de l’adc-Association pour la danse contemporaine, la fait plutôt porter aux artistes eux-mêmes. «Ce spectacle est tellement écrémé qu’il perd sa force d’évocation. Ce n’est pas choquant, c’est triste. D’autant que les concepteurs ne sont même pas venus saluer et que, du coup, la création donnait l’impression de ne pas être assumée. A la fin de la représentation, flottait comme une ambiance de désertion. Je crois qu’aujourd’hui, après vingt ans de propositions en rupture, les artistes doivent s’interroger sur la force des contenus et sur la générosité.»

Jointe à Essen où le spectacle poursuit sa carrière au prestigieux festival de la Rurhtriennale (LT du 19.08.2014), La Ribot inverse le problème: «Et si la liberté n’était pas de notre côté – la liberté qu’on a prise –, mais du côté des spectateurs –la liberté qu’on leur a donnée, celle de voir ce qu’ils veulent? Un jour avant la première, on a réalisé que notre présence en scène allait être un filtre entre le public et notre discours. Un discours volontairement déceptif qui parle de l’éternelle répétition des choses. Ce sont les corps regardant de chaque spectateur qui constituent la part animée du spectacle. Et aussi le texte. Sa présence défilante, son rythme… Sans oublier les lumières qui font danser le théâtre… Aujourd’hui, nous avons rajouté du texte à cette création qui est tout sauf une provocation. Les passages politiques, historiques et analytiques sont plus étoffés.» Une manière de dire, sans rire, que le texte a gagné en corps.

«Le directeur doit exiger que le résultat corresponde au projet, sinon la culture se tire une balle dans le pied»

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