La pilosité abondante cache tout. Jesse Tabish, c’est tout d’abord une barbe délaissée, un terrain en friche qui efface les lignes du visage. Et une chevelure copieuse aussi, qui tombe lourdement sur les épaules. Il y a là, en voulant faire court, la dégaine d’un néo-hippie dont la placidité est une apparence trompeuse. On croirait à un nostalgique qui tenterait de faire resurgir des histoires musicales vieilles de quelques décennies. Il suffit pourtant de s’arrêter sur sa discographie succincte – deux albums parus en 2009 et 2011 – pour se dire que l’homme et la bande de quatre complices qui forment Other Lives devancent leur temps.

Le groupe d’Oklahoma est aujourd’hui l’un des plus beaux ambassadeurs de la scène indépendante américaine. Sa musique est un étonnant mouvement de pendule qui effleure sans révérence les traditions passées (le folk comme fondement, le rock comme charpente) et se projette sans complexe vers l’avenir (des doses d’expérimentation maîtrisée). Cet été, Other Lives conquiert le Vieux Continent. Les scènes qui comptent, les festivals qui font le poids, en Suisse et ailleurs, ont adopté le quintette. Ce soir, l’étape se nomme Montreux Jazz Festival, scène du Café, pour un passage parmi les plus attendus de l’édition en cours.

Jesse Tabish monte et descend tous les jours d’un minibus devenu son domicile mouvant. Il y a une semaine, il est passé par Cluses, en Haute-Savoie, où il était du festival Musiques en Stock. A quelques heures du concert, le chanteur nous reçoit pour une rencontre éclair.

Le Temps: L’essentiel de vos concerts porte sur le dernier album, «Tamer Animals». Une œuvre foisonnante à laquelle vous donnez une grande densité sur scène. Comment êtes-vous parvenus à atteindre ce degré de récréation?

Jesse Tabish: Il y a avant tout un travail en amont, qui remonte à son enregistrement. Dans les studios, nous avons su très vite qu’il fallait être en mesure de reproduire en concert tout ce que nous allions graver. On ne voulait pas d’un album idéalisé. Mais on ne voulait pas non plus nous priver des centaines d’idées que nous avions stockées. Alors une partie du groupe s’est initiée à des nouveaux instruments, au violon, à la trompette, au vibraphone et à la clarinette. En tournée, on permute les instruments et on s’aide avec l’artifice des boucles, qui nous libèrent les mains et nous permettent de passer à autre chose.

– Sur scène, vous affirmez un goût certain pour l’expérimentation. Quelle est la part d’écrit et celle de l’improvisation?

– Tout est rigoureusement écrit, on ne laisse rien à l’inconnu. Ce sont des passages que nous travaillons durant nos déplacements et qui font souvent le lien entre les morceaux. Dans l’absolu, nous aimerions que nos concerts soient portés par une seule et unique pièce.

– Votre musique est aussi teintée de culture classique. Qui sont les compositeurs qui vous inspirent particulièrement?

– J’écoute beaucoup de musique postromantique. J’ai un attachement pour Debussy, pour Ravel et Stravinski. Mais je suis encore plus attaché à ce qu’ont fait Steve Reich ou Philip Glass. Je vois dans leurs compositions des similitudes évidentes avec le rock: les mesures se répètent, elles paraissent au premier abord simples, mais elles ne cessent de s’enrichir avec des variations infimes sur les thèmes. J’aime cette technique de composition, cette manière de mettre en relation les instruments.

– Récemment, vous avez tourné avec Radiohead. Que vous a enseigné cette expérience?

– Elle nous a aidés tout d’abord à nous mettre à l’aise face à de grands publics, qui dépassaient souvent les 50 000 personnes. On a compris aussi qu’il fallait rester humbles: nous tournons dans un van, Radiohead dispose de douze bus (rires).

– Vos concerts sont salués partout en Europe. Des différences avec les Etats-Unis?

– Ici, nous sommes confrontés à des publics beaucoup plus passionnés, plus connaisseurs et plus patients aussi. Nous ressentons le poids d’une histoire musicale qui est millénaire. Et nous savons aussi que, contrairement aux States, où notre registre est connu, surtout dans le Midwest, en Europe, notre art garde une part d’exotisme qui frappe les esprits.

Other Lives, ce soir au Montreux Jazz Café, dès 22h. Rens. www.montreuxjazz.com

«En Europe, notre musique garde une part d’exotisme qui frappe les esprits»