Jusqu’à présent, quand Artgenève faisait un pas de côté, hors des sentiers mouvementés de l’art et du design, c’était pour aller chercher d’autres rythmes, du côté de la musique, le domaine de prédilection de son directeur, Thomas Hug, pianiste confirmé. Ainsi ce dernier a-t-il reçu avec intérêt Jean-Pierre Grey, codirecteur du Cinérama Empire, venu lui proposer d’organiser dans sa salle une section de la foire consacrée au 7e art. «Continuer ainsi à diversifier le salon, je trouvais cela plutôt amusant», résume-t-il. C’est bien sûr souligner encore l’aspect plaisir du rendez-vous qui n’a jamais voulu se résumer à une foire d’art. C’est aussi continuer à s’inscrire dans la ville plutôt que de rester confiné à Palexpo.

De la peinture à la réalisation

Le programme que Jean-Pierre Grey a mis sur pied est placé sous l’égide d’Andy Warhol, décédé il y a trente ans, le 22 février 1987, et dont il est un passionné – il compte quelque 400 publications sur l’artiste dans sa bibliothèque. Une soirée sera consacrée samedi au prince du pop art, et l’on découvrira deux autres figures d’exception de ce monde de l’art new-yorkais des années 1970, Robert Mapplethorpe jeudi 26 janvier et Jean-Michel Basquiat dimanche 29. Les films de la soirée Warhol resteront une surprise jusqu’au dernier moment. Mais elles seront aussi prétextes à parler de lui, de son impossible passage de la peinture à la réalisation: «Je ne peins plus, j’ai abandonné la peinture il y a à peu près un an et maintenant je ne fais plus que des films. La peinture était seulement une phase que j’ai traversée» est une des déclarations qu’on prête à celui dont la production restera pourtant définitivement protéiforme.

Il sera aussi question des expositions que Warhol a eues de son vivant en Suisse, de la grande rétrospective que lui consacra le Kunsthaus de Zurich dès 1975 aux projets plus restreints mais non moins passionnants que furent l’exposition des Swiss Portraits au Kunstmuseum de Thoune, les nombreux accrochages chez son galeriste zurichois, Bruno Bischofberger, et les expositions genevoises. L’exposition de la série The American Indian au Musée d’art et d’histoire de Genève, en 1977, fut possible grâce à Rainer Michael Mason et à l’Association pour un Musée d’art moderne, dont le combat mènera à l’ouverture du Mamco en 1994 et qui était alors l’hôte du musée. En 1980, dans ses locaux de la rue d’Italie, le Centre d’art contemporain d’Adelina von Fürstenberg montait l’exposition Joseph Beuys by Andy Warhol. La fondatrice du centre et l’artiste John Armleder se souviendront de cette époque lors de la soirée du samedi 28.

Complexité d’une vie

Mais le programme Artgenève/cinéma ouvre jeudi avec Robert Mapplethorpe. Le documentaire que Fenton Bailey et Randy Barbato lui ont consacré est basé sur des interviews de l’artiste et des témoignages de proches, collaborateurs, amis et amants, frère et sœur. Les réalisateurs ont voulu rendre au photographe la complexité de sa vie et de ses inspirations, au-delà des liens connus avec Sam Wagstaff et Patti Smith, qu’on ne voit d’ailleurs pas devant leur caméra. Le titre de leur film, Mapplethorpe: Look at the Pictures, vient d’un discours dénonciateur du sénateur républicain Jesse Helms devant les scènes de sexe, à la fois si lisses et si crues, si esthétiques et si provocatrices, qui ont fait la réputation du photographe. Après cette avant-première, le film sortira dans les salles romandes le 1er mars.

Dimanche, Jean-Michel Basquiat conclura cette première édition d’Artgenève/cinéma. On sait les collaborations que Warhol a eues avec le jeune graffeur des murs de Manhattan. Mais c’est un documentaire bien plus global qu’a réalisé Tamra Davis en 2010, à partir d’images et d’une interview qu’elle avait elle-même tournées en 1986, deux ans avant la mort du prodige, et qui étaient restées inédites.

Dans l’air du temps

La soirée de vendredi a, elle, été directement mise sur pied par Artgenève pour ses VIP. Elle permettra de voir quelques perles choisies par la collectionneuse allemande Julia Stoschek, courte sélection parmi les milliers d’œuvres que compte sa fondation. Celle-ci, consacrée aux arts liés au temps, a ouvert deux espaces ces dernières années, à Düsseldorf et Berlin. «Ce sont des pièces que nous n’aurions pas souhaité montrer sans le confort d’une vraie salle de cinéma», précise Thomas Hug, d’autant plus satisfait de l’ouverture de la section cinéma cette année qu’elle correspond à un air du temps, au vu des propositions faites sur les stands du salon.

Ainsi, la Fondation Beyeler fera un beau clin d’œil à l’exposition Monet ouverte ce dimanche 22 janvier en transformant son stand en un vaste écran où sera projeté un documentaire sur l’artiste. Le Fonds municipal d’art contemporain sera présent à travers sa médiathèque. Ses actuelles curatrices, Bénédicte le Pimpec et Isaline Vuille, exposent l’artiste belge Sven Augustijnen, documentariste à l’engagement subtil. Sur le stand de Fri-Art, François Bovier et Balthazar Lovay rendent hommage à une initiative historique qui, à travers un catalogue de distribution, a permis au cinéma expérimental de se faire une place dans le monde de l’art, La Progressive Art Production, ou P.A.P, lancée en 1969 par Karlheinz Hein.

Intime et spectaculaire

A tout cela s’ajoute l’emblématique œuvre de cette édition. Artgenève lui a réservé la halle voisine, plongée dans l’obscurité comme une salle de cinéma. Un art dont se revendique d’ailleurs son auteur, Anthony McCall. Ses Vertical Works jouent avec la lumière, la matière même du 7e art, pour dessiner au sol de grandes figures mouvantes. Une autre expérience que la traditionnelle projection en salle mais qui partage avec elle cette capacité extraordinaire d’être à la fois intime et spectaculaire.

En ce début d’année, Artgenève n’est pas seul à souligner ainsi les liens entre art et cinéma, puisque les Journées de Soleure collaborent avec le Kunsthaus d’Aarau pour une programmation en dialogue. Dans l’exposition Cinéma mon amour, à découvrir jusqu’au 17 avril, des œuvres de Marc Bauer, Pierre Bismuth, Janet Cardiff, collectif_fact, Tacita Dean, Douglas Gordon, Urs Lüthi, Philippe Parreno, Sam Taylor-Johnson.


A voir

Artgenève, du 26 au 29 janvier.

Artgenève/cinéma au Cinérama Empire.