Artgenève jazze et vocalise

La musique est présente depuis la première édition du salon genevois en 2012. Cette année, elle s’affirme avec deux créations

Artgenève, ce n’est pas seulement une centaine de stands de galeries et d’espaces d’art indépendants dans la halle 2 de Palexpo. Jusqu’à dimanche, la villa Sarasin, à une volée d’escaliers de ces gigantesques halles, accueille aussi un programme où arts visuels et musique sont intimement liés. Deux installations qu’il faut prendre le temps de vivre, d’explorer, se font écho. L’artiste albanais Anri Sala déploie vidéo et musiciens dans les salons du rez-de-chaussée alors que le collectif vaudois M2 a installé des chanteurs lyriques en répétition dans les bureaux du premier étage.

Pianiste et musicologue de formation, le directeur d’Artgenève, Thomas Hug, avait tout naturellement, dès la première édition, glissé de la musique dans le programme de son salon. Il avait ainsi invité le violoncelliste berlinois Augustin Maurs à interpréter des suites de Bach dans le noir. Le public pouvait ainsi se faire ses propres images après en avoir digéré quelques centaines en visitant les stands et expositions d’Artgenève, pourtant encore modeste cette année-là. En 2015, Augustin Maurs est toujours là, mais comme curateur de ce qui prend pour la première fois le titre d’Artgenève musique.

Les deux hommes se connaissent de Berlin, où Thomas Hug codirigeait la galerie COMA. Le musicien français y était plusieurs fois intervenu. Pour cette nouvelle incursion sonore dans Artgenève, il a demandé à Anri Sala une pièce inédite. L’artiste avait représenté la France à la Biennale de Venise en 2013 avec, déjà, une installation musicale, une mise en espace du Concerto en ré pour la main gauche de Maurice Ravel. A Genève, il juxtapose deux pièces plus anciennes, Long Sorrow (2005) et Where the Moon Notes Equal the Beach Bridges (2012).

Long Sorrow (longue peine) est une vidéo de toute beauté où l’on voit une sorte de faune rasta avec un chrysanthème séché dans les cheveux fredonner et jouer du saxophone suspendu à la fenêtre d’un immeuble de la banlieue berlinoise. Il s’agit du jazzman américain Jemeel Moondoc. En 2011, Anri Sala a demandé à un autre saxophoniste, André Vida, d’improviser une réponse à la musique de Jemeel Mondooc dans le cadre d’une série de 400 concerts, un défi proposé à la Serpentine Gallery de Londres. A Genève, André Vida improvise à la fois avec la vidéo et avec un enregistrement de la Serpentine. Ce fascinant trio joue donc avec le temps et l’espace bien au-delà du moment partagé dans la villa Sarasin.

Le tromboniste Hilary Jeffery rejoint André Vida pour l’autre partie de l’installation, Where the Moon… Les deux musiciens rejouent entre deux salons XIXe complètement vides, un échange qu’ils ont eu dans l’amphithéâtre d’Arles en 2012. La pièce est basée sur le principe du pont, une séquence de transition, généralement en contraste avec le reste du morceau. Ici, le temps semble s’étirer, tout simplement.

De loin en loin, les oreilles fines perçoivent d’autres musiques, des voix venues de l’étage supérieur. En haut des escaliers, rien que des chaises empilées, un canapé bizarrement désossé, une armoire ouverte sur une réserve d’écrans de projection. L’ambiance est étrange, on ne sait si les choses sont rangées ou dérangées, si l’on est avant ou après un événement. Mais derrière les portes du fond, entrouvertes, des chanteurs vocalisent, reprennent en boucle la même séquence d’une aria de Mozart, ou peut-être simplement respirent, s’étirent.

Le collectif vaudois M2, très actif et novateur dans les années 1990 à Vevey, a été invité par la commissaire d’exposition Catherine Othenin-Girard, et a mis en place ce projet, baptisé VOX. Jean Crotti, Alain Huck, Robert Ireland, Jean-Luc Manz, Christian Messerli et Catherine Monney ont donné priorité à la musique pour cette œuvre commune. Ils ont demandé à une douzaine d’élèves de la Haute Ecole de musique de Fribourg de se relayer pour travailler leur voix, répéter. Avec un diapason, un clavier ou un écran de poche, les chanteurs font comme si personne ne les regardait, et le public se sent intimidé. Peu osent se glisser dans la pièce. On reste sur le seuil, on retient son souffle.

A l’accueil d’Artgenève, la voix de ses chanteurs se fait aussi entendre, grâce à quelques haut-parleurs placés sur des chaises, elles aussi plus dérangées que rangées. Oui, ici, le son est à suivre, au plus près. A la villa Sarasin, mais aussi, en pointillé, dans la halle même. Par exemple sur le stand de la galerie Rosa Turetsky, qui présente une installation poétique d’Alexandre Joly.

Artgenève, jusqu’au 1er février, 12h-20h. www.artgeneve.ch. A la villa, visite conseillée après 16h.

Des chanteurs reprennent en boucle la même séquence d’une aria de Mozart