Arthur Rimbaud, «Illuminations» et illusions démocratiques

L’auteur d’«Une saison en enfer» rapproche dans son poème «Démocratie» l’écrasement de la Commune et l’exploitation des colonies par une France

qui proclame haut et fort les valeurs de la République. Un cynisme très actuel

La démocratie a le dos large. Elle se retrouve aujourd’hui comme jamais l’objet d’attentes et d’inquiétudes dont la symétrie forme une curieuse contradiction.

D’un côté, on la charge de résoudre toutes les crises compliquées du moment: communautaire en Ukraine, économique et institutionnelle dans l’UE, tribale et religieuse en Libye… Ailleurs, ses résultats intempestifs (l’Inde), ses impasses à répétition (la Thaïlande, l’Irak encore, demain qui?) ou ses promesses de tensions futures (les référendums indépendantistes de l’Ecosse et de la Catalogne) donnent du grain à moudre aux esprits sceptiques.

Il faut dire que beaucoup lui est demandé, trop peut-être. On ne va certes pas faire le difficile en lui contestant son statut de condition incontournable d’une société juste et d’une bonne gouvernance. Ou, pire encore, vouloir jouer les avocats du diable. Mais à force d’être alléguée à tout bout de champ, elle finit par ressembler à un simple talisman brandi pour conjurer – quitte à les aggraver – les problèmes plus larges qui font obstacle à la poursuite véritable de ses buts fondamentaux.

Tout est devenu si trouble qu’il n’y a peut-être plus qu’un poète pour nous aider à nous y retrouver.

Le Rimbaud des Illuminations n’est sans doute pas réputé pour sa clarté. Et pourtant. Leur prose poétique, aussi obscure qu’elle paraisse à première vue, peut se targuer d’une puissance d’analyse et d’intuition démultipliée par la polysémie, que beaucoup pourraient lui envier.

Rimbaud a été à l’écoute de tous les bruits qui traversaient son époque et des espérances souvent déçues qu’ils transportaient. Ce sont eux qu’on retrouve éparpillés dans ses Illuminations, souvent intriqués à des enjeux personnels qu’ils permettent justement de dépasser. La voix qui s’y exprime est donc énigmatique entre toutes. Elle se dérobe un instant pour céder la parole à d’autres, ses contemporains, dans un unique poème: «Démocratie».

Ecrit quelque part entre 1872 et 1875, il coïncide avec ce moment où le régime démocratique est en train de se réinstaller en France grâce à la IIIe République, au prix du rejet des revendications égalitaires, tout juste noyées dans le sang des communards. La même période voit l’essor grandissant de l’exploitation économique des colonies que la France a acquises autour du monde, sous couvert d’apporter le progrès et les valeurs de la République.

Rimbaud a le mauvais goût – ou dira-t-on plutôt la lucidité? – de superposer les deux processus qui sont en cours sous ses yeux, avec une décapante ironie. Ou comment dire l’ambiguïté inhérente à ceux qui se retranchent derrière la démocratie. Le texte auquel Rimbaud a donné son nom est un champ de bataille idéologique pour des lendemains qui (dé)chantent: sûrs de leur bon droit, les nouveaux conquérants de la «démocratie» imposeront leur ordre au monde entier, pour le plus grand bonheur des profiteurs de tout genre. Le mouvement irrépressible qui les entraîne mime une exaltation idéaliste – au point qu’on a pu croire que le poème de Rimbaud exprimait un credo révolutionnaire. Mais il n’en est rien: elle n’est que force, ignorance, cynisme.

Du coup, l’exercice de la démocratie est renvoyé à une violence de fond qui le réduit à un faux-semblant, parce qu’elle contredit les principes où il cherche sa légitimité. Reste que l’usage des guillemets qui entourent le texte préserve une distance (celle du contre-discours) et laisse entrevoir une autre possibilité, fidèle cette fois à la promesse démocratique, que le poète refuse de dire. Peut-être parce qu’on ne lui laissait pas d’autre choix.

Arthur Rimbaud, «Illuminations»

«Démocratie»

«Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour. «Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques. «Aux pays poivrés et détrempés! – au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires. «Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce; ignorants pour la science, roués pour le confort; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route!»