Paterne Berrichon. Jean-Arthur Rimbaud. Le poète (1854-1873) Klincksieck, 256 p.

Jean-Jacques Lefrère. Rimbaud le disparu. Buchet-Chastel, 300 p.

Arthur Rimbaud. Œuvres complètes, correspondance. Robert Laffont/Bouquins, 605 p.

Arthur Rimbaud aura cent cinquante ans mercredi prochain, 20 octobre. Bien qu'il soit décédé en novembre 1891 à Marseille d'un cancer des os qu'une amputation de la jambe droite n'a pu enrayer, aucun poète n'est moins mort que lui. En fait, Rimbaud représente aujourd'hui encore la vie même de la poésie. S'il est un nom qu'aucune mode, aucun courant, aucune tendance littéraire ait jamais rejeté, c'est le sien. Cet «éclat, lui, d'un météore, allumé sans motif autre que sa présence, issu seul», selon la magnifique formule de Mallarmé, n'a pas cessé de luire. Si vous voulez faire comprendre à quelqu'un ce qu'est le génie poétique, c'est sans doute par un poème de Rimbaud que vous vous y prendrez.

Le paradoxe n'est pas mince. Car si Rimbaud continue d'incarner plus que quiconque la poésie, il est aussi celui qui lui a donné son congé. Le «silence» de Rimbaud ne relève pas de l'anecdote. S'il est celui qui a poussé le plus loin l'ambition prêtée au verbe poétique, il est aussi celui qui en a dénoncé l'insuffisance de la manière la plus radicale. Ce qui rend ce congé si éloquent est qu'il est inscrit doublement. Dans l'œuvre, d'abord. «J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée! Moi! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan!» Ces lignes d'«Adieu», le dernier mouvement d'Une saison en enfer, n'ont rien perdu de leur force. Mais ce refus est aussi inscrit hors de l'œuvre. Rimbaud n'a pas seulement écrit qu'il était arrivé à la fin de la poésie, il a aussi cessé d'écrire – cessé à 21 ans! – pour se détourner de l'écriture d'une manière si absolue que non seulement il s'est entièrement désintéressé du destin de ses poèmes mais qu'il ira plus tard jusqu'à les qualifier de «rinçures»! Un désaveu si cinglant fait désormais partie de la poésie elle-même. Aucun vrai poète après Rimbaud n'a pu se dispenser d'en méditer la leçon. Ecrire depuis Rimbaud, c'est aussi, c'est toujours, s'interroger sur la légitimité de l'acte d'écrire.

Bien entendu, ce cent cinquantième anniversaire sera marqué par de nombreux colloques et suscite son lot de publications. Parmi celles-ci, relevons d'abord la republication de la biographie Jean-Arthur Rimbaud. Le poète (1854-1873) de Paterne Berrichon, le «beau-frère posthume» de Rimbaud, puisqu'il en épousa la sœur cadette Isabelle six ans après la mort du poète. Excellemment présentée et annotée par Pierre Brunel, cette biographie, qui jouit de la pire des réputations, relève davantage de l'hagiographie que la famille Rimbaud (mère et sœurs) tenta d'imposer à titre posthume. Brunel, par son commentaire très nuancé mais sans complaisance, resitue de manière convaincante la place de ces pages qu'Etiemble, notamment, s'était plu jadis à éreinter. Non moins original, le grand album photographique dans lequel Jean-Jacques Lefrère, lui aussi auteur d'une remarquable biographie du poète, a rassemblé tous les documents – journaux, revues ou livres – ayant parlé de Rimbaud au cours des six années de sa vie littéraire et des seize de sa vie «post-littéraire». Cet album réservera son lot d'émotions à tous ceux qui ne peuvent rester insensibles à la vue de l'accueil si discret, si indifférent, souvent si plein d'incompréhension réservé à l'un des poètes les plus doués de l'histoire de la poésie. Signalons enfin l'édition des Œuvres complètes et de la correspondance de Rimbaud par Louis Forestier chez Bouquins. Pourvue d'une longue préface, d'une chronologie fort bien faite et même d'un «dictionnaire» Rimbaud, cette édition présente l'avantage de son prix et de sa maniabilité.

Le 28 octobre à 19h, Pierre Brunel donnera une conférence intitulée «Arthur Rimbaud: Eclats de la violence», accompagnée de lectures de textes du poète par Catherine Roussy. Société de lecture, Grand-Rue 11 à Genève. Réservations indispensables au 022/311 45 90 ou par e-mail: infi@societe-de-lecture.ch