Inédit 

Arthur Schnitzler et sa brassée 
de lauriers fanés

Exhumée des archives 80 ans après la mort de l’auteur, une curieuse nouvelle de l’écrivain autrichien nous plonge dans le bouillonnement littéraire de la Vienne des années 1890

Arthur Schnitzler (1861-1931) est un grand nom de la littérature germanophone. On l’admire pour sa capacité à rendre compte des pensées de ses protagonistes grâce à un procédé littéraire qu’on a nommé le courant de conscience. Sa géniale nouvelle Le Sous-Lieutenant Gustel (1900) a la forme d’un monologue intérieur continu, c’est un classique de la littérature en allemand. Gloire tardive a été rédigée alors qu’aucun des récits qui le rendront célèbre mondialement n’était sorti. Schnitzler souhaitait faire publier la nouvelle dans une revue mais elle était trop longue et le texte est resté inédit et oublié. Gloire tardive n’a finalement été publiée en allemand qu’en 2014. Bien que la nouvelle n’ait pas la profondeur et la puissance des œuvres plus connues de Schnitzler, il s’agit d’un texte passionnant. Ici aussi, la présentation des pensées et des processus psychologiques sont les éléments les plus forts.

Manuscrit sauvé du nazisme

Comment se fait-il que le récit ne sorte qu’aujourd’hui? Schnitzler meurt en 1931 et ses archives sont conservées à Vienne chez son fils, Heinrich. D’origine juive, Schnitzler fait partie des auteurs interdits par les nazis en 1933. En 1938, le fonds d’archives a pu être expédié in extremis en Angleterre avant l’attachement de l’Autriche au Troisième Reich la même année.

Le personnage principal, Edouard Saxberger, est un fonctionnaire célibataire qui retrouve chaque soir ses amis avec lesquels il est devenu vieux. Comme beaucoup d’autres récits de Schnitzler, l’action se déroule à Vienne à la fin du XIXe siècle. La capitale de l’Empire austro-hongrois est alors en pleine effervescence littéraire et l’ambiance de cette époque fascinante est admirablement bien rendue.
Quel n’est pas l’étonnement de ce héros encore sans histoire lorsqu’il reçoit la visite d’un jeune écrivain plein d’enthousiasme et d’admiration, heureux d’avoir enfin retrouvé l’auteur des Promenades, un petit recueil de poésies que Saxberger avait publié dans sa lointaine jeunesse.

«Maître» Saxberger

Les Promenades n’avaient guère eu de succès et le jeune poète qu’était Saxberger s’était éloigné du monde littéraire pour devenir un petit bourgeois anonyme. Notre fonctionnaire se retrouve donc malgré lui comme faisant partie d’un cercle de jeunes auteurs et d’artistes. D’abord gêné, il prend goût à cette nouvelle vie, à cette gloire tardive, et se sent rajeunir en fréquentant ces gens ambitieux, insouciants et passionnés mais ignorés du grand public. Pour se faire connaître, on organise donc une soirée littéraire et on prévoit de faire lire quelques poèmes du «Maître» Saxberger.


Les membres du collectif lui demandent d’écrire de nouveaux vers pour cette occasion et il essaie, sans succès; à l’évidence, il n’a plus rien d’un poète. Ces scènes durant lesquelles il tente d’écrire sont racontées dans ce mode du courant de conscience et sont très réussies. Il cherche à mettre des mots sur des impressions qu’il s’imagine éprouver et cela ne fonctionne pas. Schnitzler s’attaque ici au motif de l’inspiration littéraire et de la frustration de l’artiste impuissant.

Jeune Vienne

À travers cette nouvelle, Schnitzler met en scène le fameux cercle littéraire «Jeune Vienne», Jung-Wien, dont il était lui-même un des membres les plus importants. Le regard qu’il pose sur ce groupe et sur les forces qui le structurent est critique. Les éloges qu’on se dresse sont creuses, les amitiés sont intéressées et l’on exagère constamment tout jusqu’à la caricature. En adoptant la perspective du fil des pensées de Saxberger, Schnitzler parvient à mettre en lumière certaines dynamiques propres aux milieux littéraires.


Arthur Schnitzler, Gloire tardive, traduit de l’allemand (Autriche) par Bernard Kreiss. postface de Wilhelm Hemecker et David Österle, Albin Michel, 159 p. ****

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