Au Sénégal, Youssou N’Dour reprend une de ses vieilles chansons, Gainde («les lions»), pour remercier le personnel médical du monde entier, transmettre les recommandations sanitaires et renforcer la détermination de chacun à surmonter l’épidémie qui s’installe. Ismaël Lô s’exprime dans un message audio sur le site internet ONU info pour rappeler les gestes simples et faire «passer l’info, mais pas le virus». En Côte d’Ivoire, le groupe de zouglou VDA (Vox d’Ange) propose un Corona Clip officiel alors que le reggae man Tiken Jah Fakoly adresse son message sur les ondes de RFI. Quel que soit le genre musical choisi, quelles que soient les croyances personnelles ou les convictions politiques, les artistes de l’Afrique occidentale francophone se sont très rapidement mobilisés pour faire circuler l’information auprès de la population.

Au Mali, ce sont tous les artistes du secteur des arts vivants qui se sont lancés dans la production de vidéos. Qu’ils soient marionnettistes ou danseurs, ils redoublent de créativité pour faire passer le message. La compagnie bamakoise Don Sen Folo a ainsi inventé une chorégraphie silencieuse des mains et des corps plus forte que les mots.

Prières et musique

Joint au téléphone à son domicile parisien, le célèbre claviériste et arrangeur malien Cheick Tidiane Seck, dont le concert était prévu en ouverture du Cully Jazz Festival 2020, affirme occuper son temps entre prières et musique: «Si ce virus s’étend chez nous, on sait que cela va être l’hécatombe. C’est pourquoi nous nous sommes immédiatement impliqués.» Ce souci du sort des leurs honore les artistes, mais invite également à réfléchir sur leur rôle dans ce bout de continent. A Bamako, au bout du fil, le directeur du complexe culturel BlonBa, Alioune Ifra Ndiaye, explique: «Nous sommes une société de tradition orale. L’écrit n’a que très peu d’impact. Voilà pourquoi, à chaque fois qu’il y a un grand danger, les artistes prennent la parole.»

Pourtant les artistes sont touchés de plein fouet par la crise puisque le gouvernement malien a bien évidemment ordonné de suspendre les regroupements importants jusqu’à nouvel ordre. «Cela signifie que, pour nous, il n’y a plus ni tournée internationale, ni spectacle dans les centres artistiques, ni maquis, ni mariage, ni baptêmes, autrement dit le chômage immédiat à 100%», reprend cet acteur culturel influent, également président de la Fedama (fédération des artistes maliens). Le 18 mars, la fédération a envoyé une lettre ouverte au président de son pays Ibrahim Boubacar Keita pour l’alerter sur l’urgence de trouver une solution. Même si Alioune Ifra Ndiaye est très conscient que les membres de sa profession ne sont pas prioritaires pour l’Etat malien, il estime qu’il faut tirer la sonnette d’alarme pour trouver une solution ensemble à cette crise.

«Monsieur Rumeur»

Ce qui n’empêche pas la Fedama de coordonner gratuitement l’autre front de la lutte à travers le label Culture Contre Coronavirus (CCC). «Les artistes prennent de plus en plus le relais du griot traditionnel dans ses fonctions de messager et de facteur de cohésion sociale. Ils articulent des informations complexes dans des messages plus simples, plus compréhensibles», poursuit Alioune Ifra Ndiaye. Et comme le Mali est l’un des pays qui utilisent le plus au monde Facebook et What’s App, c’est sur la page Facebook de la fédération que les vidéos des artistes s’exprimant sur les dangers de la pandémie sont centralisées.

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Comme partout dans le monde, les plus jeunes préfèrent YouTube et Instagram. A côté des chanteurs populaires, ce sont les rappeurs et les youtubeurs qui sont le plus visibles. En plus des conseils de prévention sanitaire, plusieurs d’entre eux luttent contre les fausses croyances, transmises par le bouche-à-oreille et les fake news virales. Le message de Smarty, au Burkina Faso, est limpide: «Les rumeurs disent que c’est une maladie de Blancs/Que Mamadou le guérisseur a son médicament/Les rumeurs disent que c’est une attaque biologique/Monsieur Rumeur finira par enterrer l’Afrique.» Le 3 mars 2020, deux semaines seulement après que l’Egypte a annoncé son premier cas de Covid-19, le youtubeur sénégalais Jaaw Ketchup publiait en wolof une très courte vidéo déjà vue plus d’un million de fois.

Le «journal rappé» de Xuman et Keyti propose aux 165 000 abonnés de sa chaîne deux séquences corona. Dans la première d’entre elles, on peut les entendre rapper «Mais bien pire que le corona, il y a la connerie virus/Faisons gaffe aux fake news que certains réseaux diffusent/Bien réelle est la pandémie/Même s’il y en a qui la nient.»

Dans ce monde de l’oralité, les artistes africains sont les griots, les journalistes, les lanceurs d’alerte des temps modernes. Ils le savent et assument pleinement ce rôle social. Ce que confirme en toute modestie la rappeuse malienne Ami Yerewolo, qui a participé à l’enregistrement filmé de la chanson Stop Coronavirus d’un collectif d’artistes de la nouvelle génération: «Le rap est la musique la plus écoutée en Afrique. Sa parole se transmet plus vite. En temps normal, nous vivons grâce à notre public. Aujourd’hui, c’est notre devoir de penser à eux.»

Un sens civique qui fait réfléchir et qui donne à Cheik Tidiane Seck l’envie d’aller encore plus loin: «C’est maintenant qu’il faudrait poser les bases de la nouvelle société qu’on aimerait avoir. Cela ne se fera pas tout seul. Il faut se mobiliser.»