Que se passe-t-il quand des artistes se mettent à faire des livres?

Dédiées aux livres d’artiste, les Editions art&fiction publient quatre nouveaux ouvrages, dont ceux de Marcel Miracle et de Pascale Favre. Retour sur une aventure de passionnés

En l’an 2000, Stéphane Fretz et Christian Pellet créent les Editions art&fiction, dédiées aux livres d’artiste, à Lausanne et à Genève. Très vite, le peintre Philippe Fretz les rejoint, avec d’autres artistes: Pascale Favre, Alexandre Loye. Aujourd’hui, ils sont une dizaine à faire leurs choix et à porter leurs projets.

Les locaux lausannois donnent sur une petite cour qui se prête aux fêtes: depuis sa création, art&fiction aime les manifestations, les célébrations, et leurs vernissages sont des coups d’éclat. Ainsi, pour fêter leurs dix ans, les éditeurs ont-ils créé ­Modes de vie, une bibliothèque éphémère, cent quinze livres uniques créés pour l’occasion, autour de cent quinze mots, brièvement exposés, puis dispersés.

Dans un premier temps, art&fiction a privilégié l’art, ­faisant une spécialité du beau livre, parfois unique, ou en tirage limité. Les reliures de Sofi Eicher en faisaient des objets précieux, impossibles à classer en librairie, pour bibliothèques et collectionneurs.

Désormais, une association regroupe ceux qui, sans visée de collection, s’intéressent à «ce que l’art fait à la littérature». La collection Pacific, inaugurée en 2001, s’adresse à ce public plus large: un peintre est invité à donner une vision narrative de son travail, en associant librement ses images à ses propres textes ou à ceux d’un coauteur.

Ainsi paraissent, réunis en coffret, les sept volumes de Hors-Bord, délire narratif et visuel de Frédéric Clot et Arnaud Robert. En 2013, art&fiction prend un nouvel élan avec Re:Pacific. Parmi les premiers titres, 45-12. Retour à Aravaca, d’Alexandre Friederich, une autobiographie par les maisons.

Cet automne sortent quatre nouveaux volumes, plus axés sur l’écriture. On peut les acquérir un à un, ils sont tirés à 600 exemplaires chacun, ou regroupés élégamment en un coffret collector – 45 exemplaires numérotés, avec chacun une livraison de la revue re: qui «indexe le premier mot en re rencontré dans le volume où il est inséré», illustré par un artiste. Perec n’est pas loin!

Mais qu’est-ce qui fait de ces quatre ouvrages des livres d’artiste? C’est qu’en plus d’être beaux, grands, soignés, et d’être écrits par des artistes, ils offrent toute leur couverture à l’image: un bandeau amovible donne toutes les indications nécessaires sur l’auteur, l’ouvrage et la maison. Pour Nuit d’émeute sur la piste, l’illustration est baroque comme l’imaginaire de Marcel Miracle. Sur Présent presque parfait, un cœur de chardons – et non d’artichaut – éclaire le recto. Au verso, un autoportrait rigolo montre le sujet du livre, l’artiste Thomas Schunke, en bombe sexuelle. Pour Le Dossier Alvin, Alessandro Mercuri imagine la vie rêvée de ce véritable submersible de l’US-Navy, très actif dans toutes les mers depuis les années 1960. On le voit en couverture. Dans un roboratif travail de détournement des archives et des images, le réalisateur franco-italien dénonce l’enthousiasme pro-nucléaire et l’atmosphère de la Guerre froide. Enfin, Inframémoire de l’Américain d’origine Robert Ireland, artiste, critique et enseignant, est un travail complexe de mise en abîme, une «utopie intellectuelle». Un groupe de discussions rencontre l’impasse: dans l’espace de la campagne italienne, différentes interprétations s’affrontent dans des typographies différentes, pour comprendre l’échec. C’est difficile, pour le lecteur aussi! En couverture, une carte du Latium sur fond noir évoque une représentation du ciel étoilé. Les quatre volumes forment un bel état des lieux du dialogue possible entre art et lettres.

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Mais qu’est-ce qui fait de ces quatre ouvrages des livres d’artiste?