Histoire

Comment les artistes ont donné forme aux villes suisses

Un livre monumental et merveilleusement illustré raconte comment nos cités se sont mises en scène et représentées depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui. Fort de quelque 74 contributions d’historiens, cet ouvrage majestueux paraît en trois langue

La forme des villes, une affaire d’artistes

Dans un livre merveilleusement illustré, des historiens racontent comment nos cités ont inventé leur identité formelle

Comme les objets ou les personnes, les villes ont une forme par laquelle elles acquièrent une identité reconnaissable. Comment leur vient cette forme? Qui la leur donne? Comment ensuite est-elle représentée? Pour quels spectateurs? On est touché par les images des villes, mais pourquoi? Par quelle opération mentale un conglomérat de murs, de toits et de places, où se déroule une vie chaotique et le plus souvent puante, a-t-il été vu depuis cinq siècles comme une manifestation de caractère esthétique? Toutes ces questions, des historiens des Universités de Zurich et de Genève se les sont posées ensemble pour produire une monumentale iconographie commentée des villes suisses. Ce travail commun de huit années, subventionné par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, des municipalités et des loteries, aboutit à un prix raisonnable dans les librairies sous la forme d’un volume majestueux en trois langues, chacun des septante-quatre auteurs écrivant dans la sienne*.

Le propos de l’ouvrage est indiqué d’emblée par l’image de couverture: la ville de Coire, emmurée sous sa montagne, est regardée en surplomb depuis l’autre côté du Rhin par un personnage qui pourrait bien être l’artiste lui-même, le graveur bâlois Matthäus Merian, l’auteur des plus célèbres portraits de villes au XVIIe siècle. Le bonhomme en chapeau est placé comme témoin d’une transformation: la ville, sous ses yeux, devient une œuvre d’art et c’est ainsi qu’elle doit rester. La silhouette urbaine est vraie, les bâtiments sont vrais, reproduits avec la plus grande minutie, mais il n’y a pas la vie, la misère, la faim et la maladie qui appartiennent alors à la condition citadine. L’artiste a idéalisé la réalité pour satisfaire un marché de l’art où des commanditaires fiers de leur ville demandent une plus-value esthétique aux représentations qu’ils achètent. Plus tard, quand il y aura des gens sur les portraits urbains, comme par exemple sur la place de la Palud, à Lausanne, ce sera sur le mode bourgeois, avec de charmantes lavandières, et toujours sous l’autorité de la cathédrale, placée en maîtresse de la scène. L’idéalisation ainsi se transmet, influençant à son tour l’évolution de la ville, ses constructions, sa culture et sa conscience de soi.

Les modes de représentation sont dépendants de l’agencement des pouvoirs régnants. Ceux-ci, comparés à leurs voisins français ou allemands, restent d’ambition modeste en Suisse, note François Walter, l’éditeur romand de l’ouvrage, spécialiste de l’histoire urbaine. L’idéologie de la simplicité et de la parcimonie républicaine, sans cesse répétée sous l’Ancien Régime, conduit à l’uniformité des maisons qu’on observe par exemple à Berne dans la Cosmographie de Sebastian Münster (1488-1552). Il y a peu de palais, peu de résidences de prestige. Quatorze villes seulement ont fait construire, et tardivement, un hôtel de ville gothique.

Avant l’éclatement du tissu urbain, au XVIIIe siècle, ce sont surtout les vertus politiques et religieuses qui dominent les représentations. Il s’agit de célébrer le passé immémorial et les institutions – l’Eglise, ou l’empereur si la ville possède l’immédiateté impériale. La peinture de Delémont par André Boucon, datée de 1617, se lit ainsi comme une bande dessinée narrative de l’origine et du destin de la ville, épargnée de l’incendie par un miracle céleste.

Dans les petites villes comme Martigny, Bulle, Thoune, les tours de l’église et du château structurent le paysage; parfois, elles l’écrasent. «Ce ne sont pas les particularités des lieux mais des principes d’organisation de la vie de société qui importent», dit Walter. Une vue d’Yverdon de 1612 (après la conquête bernoise) en est l’illustration: le clocher de l’église, lieu de la collectivité, domine largement le château de Leurs Excellences de Berne.

Plus tard, à partir du XVIIIe siècle, la ville se charge de significations nouvelles. Elle s’enorgueillit, dans sa représentation, des marques de son développement puis de son succès touristique, qui lui sert de miroir. Elle se regarde comme elle aime qu’on la voie, souvent avec en premier plan quelque promeneur en émerveillement. Avec Robert Gardelle, l’école genevoise, inspirée de la peinture hollandaise, produit ainsi des portraits de Genève valorisant le site et le paysage environnant.

A partir de la fin du XIXe siècle, quand la ville déborde brusquement toutes ses limites et ne peut plus être saisie d’un seul coup d’œil grâce au crayon ou au pinceau, la photo et l’aviation viennent à la rescousse: ce sont les vues photographiques aériennes qui en captent désormais les dimensions et le cadre. En même temps, les artistes se replient sur l’intérieur pour donner sens à des représentations sociales ou à des monuments singularisés pour leur signification rituelle, fonctionnelle ou simplement esthétique.

Avec la photo, la lumière va jouer son rôle dans la transmission émotionnelle de la représentation: le message change selon qu’il y a du soleil ou du brouillard, qu’il fait jour ou nuit. L’image, comme l’explique Sylvain Malfroy, devient donc à la fois précaire et démultipliée puisque toutes les atmosphères sont reproductibles. Dans tous les cas, conclut Walter, la duplication figurée de la ville est autant sa description qu’un discours sur elle. «Elle nous dit autre chose qu’elle-même.»

* Portraits des villes suisses. Iconographie urbaine (XVe-XXe siècle), rédaction par Julia Burckhardt (images), Elodie Le Comte et Thomas Manetsch, 2013, éditeurs responsables: Bernd Roeck, Marco Jorio, Martina Stercken, François Walter, Thomas Manetsch, Chronos Verlag, 658 p.

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