«Les artistes sont-ils tous des voleurs?»

Débat «Le Temps» appelle à témoins Gianni Motti, Valentin Carron, Didier Rittener et Pierre Leguillon au Salon du livre et de la presse

A suivre ce jour à Genève

Les artistes contemporains sont-ils tous des voleurs? La question semble provocatrice mais efficace pour donner les enjeux. Aujour­d’hui en effet, alors même que dans les milieux spécialisés l’appropriation est parfois considérée comme appartenant tout simplement à l’histoire, des artistes sont bel et bien vilipendés, traînés en justice parce qu’ils ont emprunté à d’autres pour créer leurs propres œuvres. Sur la Scène Philo de L’Hebdo et du Temps, que nous ne transformerons pas en tribunal, nous en avons donc invité quatre qui, chacun à leur façon, piochent dans l’immense production de ce qui a été créé avant eux.

A la Foire internationale d’art contemporain de Paris l’an dernier, Valentin Carron était accusé de plagiat parce que sa galerie, Kamel Mennour, présentait une œuvre qui reprenait une modeste sculpture située devant le Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel, signée par l’Italien Marino Di Teana. L’Aube date des années 1970, elle existe aussi en format monumental en d’autres lieux. Valentin Carron, qui a représenté la Suisse à la dernière Biennale de Venise, avait réalisé The Dawn, sa reprise, en résine. La famille de l’artiste italien, décédé en 2012, a menacé de procès avant de se raviser, le Valaisan ayant reconnu que le nom de Marino Di Teana aurait dû être mentionné.

Valentin Carron a toujours travaillé à partir d’objets existants: une croix érigée dans la campagne, une sculpture posée au milieu d’un giratoire, des détails d’architecture, ou encore un vélomoteur. Il utilise d’autres matériaux, reprend l’objet à l’identique ou le plus souvent le fait évoluer, comme ce serpent en fer forgé repéré ondulant en grille de fenêtre dans une bâtisse zurichoise et dont il a déployé une copie à travers toute l’exposition vénitienne.

Gianni Motti aime la prise de risque. Cet Italien de Genève a emprunté la place du délégué indonésien à la 53e Commission des droits de l’homme à l’ONU et dénoncé le rôle des puissants. A Art Basel en 2005, il a exposé un savon qu’il dit fabriqué avec de la graisse subtilisée lors d’une opération chirurgicale de Berlusconi dans une clinique tessinoise. On le voit, il aime l’actualité et il s’intéresse aussi à ceux qui la transmettent, se glissant en intrus dans les pages des journaux. En 2002, son exposition à Visa pour l’image, à Perpignan, est annulée, l’Agence France Presse a porté plainte; l’artiste a utilisé des images prises par ses photographes en Macédoine, achetées pour quelques centaines d’euros avec un «droit d’inspiration». Les explosions dans la campagne sont celles d’un conflit, mais pourraient aussi être de paisibles feux dans nos contrées. C’est ce qu’il signifie en les agrandissant, à peine retouchées, quelques flammes en moins. Sans doute est-il plus juste en se risquant au cœur d’un festival consacré au photoreportage que dans une galerie. C’est pourtant là qu’il doit faire face à la justice.

Didier Rittener dessine et paraît donc le moins soupçonnable de copier. Et pourtant. Le Lausannois mêle dans ses œuvres des images volées aux univers les plus variés. Des images «libres de droits», venues des classiques de la peinture ou de la culture pop, des slogans publicitaires ou des catalogues typographiques. Il calque, transfère, agrandit, crayonne. En format réduit ou sur tout un mur; épurés ou foisonnants, ses dessins ont un air de déjà-vu et étonnent en même temps par leur caractère artisanal.

Pierre Leguillon est une sorte de libérateur des images. De toutes les images, celles des films comme celles des cartes postales, des pochettes de disques et des magazines. Il les expose, en fait des diaporamas, des séances de cinéma dans des salles escamotables qui se transforment aussi en bar. Sa Promesse de l’écran permet ainsi à chacun d’organiser une séance à la Villa du Parc à Annemasse (www.villaduparc.org). Il les libère mais nous libère aussi en soulignant l’immense champ des possibles qui ne correspond en rien à la consommation béate qu’on en fait le plus souvent. Il les collectionne, les raconte, les distribue. Il les fait vivre. Une conduite de voleur? Les artistes sont-ils tous des voleurs? Scène Philo du Salon du livre et de la presse, me 29 avril à 16h .

Il calque, transfère, agrandit, crayonne. En format réduit ou sur tout un mur