Spectacles

Des artistes suisses à la conquête d'Avignon

Soutenue notamment par Pro Helvetia, une Sélection suisse participera dès mercredi au plus important festival européen. Mais qui sont ces élus? Portraits express de créateurs qui jouent avec les tabous

Les cyclistes ont le Tour de France pour étalonner leurs valeurs. Les comédiens ont Avignon pour suer de toute leur âme et décrocher parfois une victoire d’étape, c’est-à-dire un peu de reconnaissance. La compétition marque les visages, assèche les cuisses, mais la grâce est parfois à ce prix. Dès ce mercredi, ils seront quatre Suisses à affronter la concurrence du festival off: près de 1200 spectacles, oui, vous ne rêvez pas, jusqu’au 30 juillet, joués dans des hangars, des chapelles, des aulas et même des théâtres. Ces quatre sont des élus: ils ont été choisis par Laurence Perez, directrice artistique de la première Sélection suisse en Avignon.

Mais de quoi parle-t-on? D’une initiative de la Corodis – Commission romande de diffusion des spectacles – et de Pro Helvetia. L’objectif? Profiter d’Avignon, le plus important marché théâtral francophone, pour projeter des créateurs suisses vers de nouveaux horizons, pour permettre à leurs spectacles de toucher d’autres publics.

A l’origine, raconte Myriam Prongué, directrice de la division Théâtre de Pro Helvetia, il y a la demande des professionnels. «Tout est parti d’une demande des acteurs culturels suisses d’être diffusés à Avignon. Nous avons mandaté pour une étude Michèle Pralong, l’ancienne co-directrice du Théâtre du Grütli à Genève. Elle a envisagé deux scénarios au moins. Le premier revenait à louer ou à acquérir, comme les Belges l’ont fait, un théâtre à Avignon. Le second, celui que nous avons retenu, prévoit de collaborer avec des théâtres sur place déjà identifiés pour la qualité de leur programmation. La Manufacture, les Hivernales, le Théâtre Guilgamesh sont très reconnus.»

A l’automne passé, Pro Helvetia et la Corodis lancent un appel à candidature. A la fin de l’année, la Française Laurence Perez, ancienne directrice de la communication au Festival d’Avignon In, fait face à une pile de dossiers et de DVD: près de 80 candidatures. De ce butin, elle extrait quatre créations, «représentatives d’un esprit suisse», explique-t-elle, «qui démentent les clichés qui courent en France.» Ce quatuor se distingue par cela: une aptitude à traiter de sujets sensibles, comme le commerce du sexe, à contester les poids et coutumes de nos sociétés, mais avec esprit et sens du décalage.

Dans ce mont Ventoux qu’est parfois Avignon – pour les coups de chaleur permanents, ces élus bénéficieront d’un encadrement rare. Pas besoin de tracter, de chasser le journaliste, d’alpaguer le programmateur, de s’inquiéter pour la technique. Laurence Pérez et son équipe veillent sur tout. Mais qui sont ces veinards?

Pierre Mifsud, l’humour à froid

Une aisance insensée, mais l’air de rien, comme le dit Laurence Perez. Depuis quinze ans, il fait fondre les salles, au Théâtre Saint-Gervais à Genève par exemple, à Paris aussi, au festival du Belluard à Fribourg il y a quelques jours. Comme tout respire la bonhomie chez lui à la mode de Bourvil jadis, on ne se méfie pas. Mais quand il se lance, on est pris comme par un aéroglisseur. Guidé par le metteur en scène François Gremaud, il donne une extraordinaire Conférence de choses. Il y a du Roland Barthes et du Pierre Desproges dans ce vagabondage poético-spirituel. Le 17 juillet, dans l’auditorium de la Collection Lambert, il donnera l’intégrale de ses conférences, huit heures de tête-à-queue. Les festivaliers raffolent de ces traversées. Pierre Mifsud pourrait faire fureur.

Daniel Hellmann, le sexe les yeux dans les yeux

Peut-être le moins connu de la sélection. Et le plus intrigant, le plus transgressif aussi. Le Zurichois Daniel Hellmann, 30 ans, a des lettres – il a étudié la philosophie – de la voix – il chante – et une souplesse de puma qui lui permet d’envisager toutes les vies, celle de travailleur du sexe par exemple. «Dans Traumboy, il parle de ce métier, des clients, de leurs attentes, sans tabou, ce qui est inimaginable en France», observe Laurence Perez. Daniel Hellmann représente à sa manière joueuse un courant très suisse: celui d’un théâtre documentaire souvent à fleur de chair.

Perrine Valli, pour le plaisir de la transe

Danseuse et chorégraphe établie à Genève, l’artiste s’inspire pour cette création d’Edward Hopper. Dans Une femme au soleil, deux silhouettes légères commencent par composer une fugue. Tout ondule, le buste, les bras, la tête, sauf les pieds rivés au sol. Perrine Valli, 35 ans, sait ainsi créer des bulles sensorielles, servie ici par le ressac rythmique du musicien genevois Polar. «C’est un spectacle qui donne envie de faire l’amour, vous ne trouvez pas?» commentait le soir de la première à Genève un connaisseur. Peut-être. Certitude: Perrine Valli vous donne envie d’entrer dans son tableau.

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Emilie Charriot, le goût du ressac

L’impact d’une présence brute, l’intelligence d’un montage, le scrupule d’une distance. En prêtant voix et corps à King Kong Théorie, l’actrice et metteuse en scène Emilie Charriot a marqué les esprits. Diplômée de la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande à Lausanne, la jeune femme prolonge l’onde de choc du texte de Virginie Despentes. Soit l’histoire d’un viol à partir duquel l’écrivain va se construire, aiguiser une voix irréductible qui désarme les larmoyants. Avec sa comparse, l’actrice Julia Perazzini, Emilie Charriot fait de chaque phrase un stylet. De cette immersion dans le off d’Avignon, elle attend «trois ans de tournée.» C’est lancé en riant. Mais on est prêt à prendre les paris.

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