Philippe Goddin

Hergé, Chronologie d'une œuvre

Tome 3, 1935-1939

Editions Moulinsart, 420 p., 700 ill.

Alors que Benoît Peeters se penche essentiellement sur la personnalité d'Hergé, Philippe Goddin s'attache avec minutie à restituer chronologiquement sa production, monumentale, dans ce véritable «musée de papier» que constitue sa Chronologie d'une œuvre, à raison d'un énorme et somptueux pavé par année. Le troisième volume couvre, avec plus de 700 illustrations saisissantes, la prolifique période de 1935 à 1939, qui voit paraître L'Oreille cassée, L'Île noire, Le Sceptre d'Ottokar, et pratiquement l'ensemble des aventures de Jo, Zette et Joko.

La productivité d'Hergé à cette époque est proprement stupéfiante: il livre au Petit Vingtième 250 planches et 51 couvertures en 1937, pratiquement autant en 1938, soit cinq planches par semaine, plus les travaux annexes. Il trime sept jours sur sept, la course aux délais est perpétuelle. D'autant que c'est l'époque aussi, sous la pression de la concurrence, d'un premier passage à la couleur dans les albums, avec l'adjonction de hors-texte en couleurs dans les nouvelles Editions Casterman. Hergé hésitait au départ, souligne Goddin: «Il pensait que son dessin pouvait mieux s'épanouir dans le noir et blanc, et il avait un peu peur de la couleur.»

Ces hors-texte constituent cependant un des éléments marquants de ce volume, et certains sont reproduits avec un calque transparent supportant les indications de mise en couleur, plaqué sur le dessin au trait. Malgré le succès croissant de Tintin, les tirages et les ventes des albums, rétrospectivement ridicules, sont tout aussi étonnants: ainsi en 1939 L'Echo illustré, à Genève, qui publie Tintin en différé, n'accepte de prendre en dépôt que… vingt-cinq albums!

Plusieurs autres publications «tintinesques» ont paru ou sont sur le point de l'être, et cela risque de s'amplifier avec, le 3 mars prochain, le vingtième anniversaire de la mort d'Hergé. A noter surtout la réédition en fac-similé par Casterman des premières éditions (de 1943 et 1944) du Secret de la licorne et du Trésor de Rackam le rouge. C'est dans le scénario complexe et particulièrement réussi de la Licorne qu'intervient pour la première fois de manière importante, comme coscénariste et complice de l'ombre, le peintre Jacques Van Melkebeke. Il s'engagera encore plus imprudemment qu'Hergé dans la collaboration avec Le Soir «volé» et sera condamné à dix ans de prison après la guerre, dont deux qu'il purgera. Il n'en sera pas moins le premier rédacteur en chef, quasi clandestin, du journal Tintin en 1946, et participera, sans les signer, à de nombreux scénarios, notamment d'Hergé, de Paul Cuvelier (Corentin) et surtout d'Edgar P. Jacobs (Blake et Mortimer), comme le narre Benoît Mouchard dans le très révélateur A l'Ombre de la ligne claire, Jacques Van Melkebeke le clandestin de la BD, qui vient de paraître chez Vertige Graphic.