Il y a tout juste vingt ans, Arundhati Roy, une jeune Indienne née des amours de Salman Rushdie et de Shéhérazade, décrochait le Booker Prize pour un premier roman saupoudré de réalisme magique, Le Dieu des petits riens, une époustouflante mousson d’images, une fête sensuelle prodigieuse, un Gange verbal charriant tous les mystères d’un sous-continent déchiré entre archaïsme et modernité.

Grâce à ce joyau qui devint aussitôt un best-seller mondial, son auteure ne tarda pas à s’imposer comme une figure majeure de l’Inde nouvelle – elle vit à New Delhi – avant d’abandonner la fiction pour fourbir ses armes de militante à la plume sulfureuse.

Une combattante tout-terrain

Vénérée par la gauche occidentale, redoutée dans son pays parce qu’elle en incarne la mauvaise conscience, cette infatigable lanceuse d’alerte allait en effet multiplier essais et prises de parole pour combattre sur tous les terrains, féminisme, écologie, altermondialisme, pacifisme, droits de l’homme, tout en s’engageant contre les essais nucléaires indiens, contre la construction des grands barrages, contre les conflits au Cachemire – dont elle revendique l’indépendance – ou contre le BJP, le parti nationaliste hindou.

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Ce que l’on ignorait, c’est que cette tigresse de 56 ans – «un fer de lance politique», dit un journaliste d’Indian Today – continuait secrètement, entre deux forums, à écrire de la fiction. Résultat, ce Ministère du bonheur suprême, plus de cinq cents pages flamboyantes et fracassantes, sculptées dans la chair purulente de son Inde natale. Avec ce commentaire: «Mes essais, je les écris toujours dans l’urgence. C’est le contraire pour le roman. Rien ne me presse, c’est quelque chose que j’absorbe en moi-même jusqu’au moment où je peux lui donner corps: c’est moi, ce que j’ai fait, ce que je suis.»

Mi-homme mi-femme

Long travelling déployé sur ces vingt dernières années, Le Ministère du bonheur suprême est une gigantesque mosaïque, un roman choral qui s’ouvre dans un cimetière du vieux Delhi. C’est là qu’a élu domicile Aujum, mi-homme mi-femme, une hermaphrodite transgenre, une de ces hijras – le troisième sexe en Inde – qui inspiraient craintes et superstitions dans le passé avant d’être les victimes des homophobes.

Symbole de la division de son pays, Aujum deviendra la coqueluche des cinéastes avides de prodiges puis elle retournera près des pierres tombales où elle jouera à la perfection son rôle de «clown sans cirque et de reine sans palais», tout en transformant cet empire des morts en un lieu merveilleusement vivant, presque féerique, une arche de Noé pour enfants perdus.

Une survie qui tient du miracle

C’est elle, le fil rouge de ce maelström où la romancière met en scène des personnages tout aussi emblématiques. La lumineuse Tilo – l’alter ego d’Arundhati Roy? –, une jeune graphiste aux yeux de verre brisé et à la voix de Billie Holiday, bientôt plongée dans les remous d’une époque déboussolée, «comme une barque en papier sur une mer démontée». Elle croisera le «caméléon» Naga, ex-gauchiste reconverti dans le journalisme servile. Biplab, employé libéral au Bureau des renseignements. Saddam Hussein, un intouchable qui prétend être le clone du président irakien. Miss Jebeen, un bébé abandonné sur un trottoir. Et surtout son grand amour, Musa, un militant indépendantiste cachemiri passé à la clandestinité. «Tilo savait que la survie de Musa tenait du miracle, écrit Arundhati Roy. Durant les dix-huit années qui s’étaient écoulées depuis 1996, chaque nuit de son existence avait été une nuit des longs couteaux.»

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Mais au-delà de ces destins croisés, il y a un second roman qui déploie ses noirceurs tout au long du Ministère du bonheur suprême. Ce roman-là, c’est celui de la capitulation de l’Histoire dans un sous-continent à feu et à sang. A cause surtout de la question du Cachemire, une poudrière où Musa se brûlera les ailes. Et où se déchirent djihadistes et extrémistes, séparatistes et troupes du premier ministre indien nationaliste Narenda Modi, alias Gujarat ka Lalla, «un pantin dont l’inefficacité consolide les forces des ténèbres s’accumulant à l’horizon».

Angoisse omniprésente

Ce Cachemire, dont Arundhati Roy exhibe toutes les plaies, est une terre dévastée où «les cimetières deviennent chose aussi courante que les parkings surgis dans les cités des plaines». Et d’ajouter: «Dans ce coin du monde, jeter son identité à la tête de quelqu’un suffit parfois à changer le cours d’une vie.»

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Quant à l’Inde elle-même, Arundhati Roy la dépeint comme «un Monstre, un supermarché du chagrin». Une nation disloquée, rongée par la misère, la corruption, la bigoterie, le sectarisme politico-religieux. «L’ordre, chez nous, c’est un peu comme le blanc de l’œuf dur, qui cache en son sein un jaune d’une violence extrême. C’est l’angoisse permanente de cette violence, des exactions du passé et de la terreur du futur qui imposent les règles nécessaires pour que ce peuple aussi divers que le nôtre continue de coexister, de se tolérer et, de temps en temps, de se massacrer», écrit Arundhati Roy, qui fustige au passage les chaînes de télé de son pays, jamais à court de financement pour réaliser «leurs directs du désespoir».

Une lumière fragile

C’est une fresque tentaculaire que tisse l’auteure du Dieu des petits riens, un déluge narratif où défilent des intellectuels dissidents et des militants des ONG, des sans-logis bientôt écrasés au bord des routes par les camions, des émeutiers du Gujarat, des insurgés de tout poil et des contre-insurgés, des adeptes de la purification ethnique, des opposants à la construction de barrages sur le fleuve Narmada, des guérilleros de la rébellion maoïste au Bastar, des Tigres d’Allah et un nervi cachemiri qui arrache les yeux de ses victimes, des terroristes pakistanais et un médecin planté au coin d’une ruelle où il fait la grève de la faim depuis onze ans «afin de soutenir les pauvres»…

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On se croirait parfois dans une toile fantastique de Jérôme Bosch, un pandémonium sur lequel la passionaria de New Delhi finit par déposer les promesses d’une rédemption, comme une lumière – fragile – surgissant des ténèbres. Grâce à Tilo, grâce à Aujum ou à Musa, des êtres qui doivent leur salut à l’amour qu’ils partagent.

C’est ce plaidoyer pour l’amour et la fraternité que l’on retient en refermant Le Ministère du bonheur suprême. Et si les romans doivent «ressembler à une prière», comme le dit Arundhati Roy, celui-ci en est une. Une vibrante supplique adressée à une époque pleine de bruit et de fureur.


Arundhati Roy, «Le Ministère du bonheur suprême», trad. de l’anglais (Inde) par Irène Margit, Gallimard, 540 p.