En 1997, Arundhati Roy frappait les esprits avec Le Dieu des petits riens. Pour un premier roman, c’était un coup de maître: puisant dans ses souvenirs d’enfance au Kerala, fille d’une mère chrétienne et d’un père hindou, elle y peignait sans fard l’impact mortifère du système de castes et du confessionnalisme. Salué par le Man Booker Prize, largement traduit, le roman a fait de son auteure (anglophone et de langue maternelle malayalam) une figure littéraire au rayonnement international.

Dès 1998, Arundhati Roy s’engage contre la politique d’armement nucléaire puis contre le projet de grand barrage sur la rivière Narmada, dans le Gujarat. Pendant vingt ans, elle enchaînera les prises de position par des textes documentaires qui mêlent reportages et réflexions. Ce n’est qu’en 2017 qu’elle signera son deuxième roman, Le Ministère du Bonheur suprême.

Mon Cœur séditieux rassemble les grands essais de l’écrivaine, deux décennies d’observation de la vie politique et sociale en Inde et dans le monde. En ligne de mire: les ravages du nationalisme hindou, des politiques ultralibérales, de l’exploitation outrancière des ressources. L’épais volume déploie une fresque colossale de l’Inde moderne, de la libéralisation économique à la montée de l’extrême droite hindoue. Voix qui porte en Inde et au-delà, Arundhati Roy a prononcé une conférence à New York fin 2019 pour alerter sur la politique nationaliste du gouvernement indien et de son premier ministre, Narendra Modi. Titrée «Au-devant des périls. La marche en avant de la nation hindoue», la tribune a été depuis reprise par plusieurs journaux internationaux et publiée dans la série Tracts de Gallimard.

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Elle s’est aussi exprimée sur la pandémie en cours: «C’est le déraillement d’un train qui roule en vacillant sur les rails depuis des années», écrit-elle. Elle fustige «le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète» qui a été mis en place le 25 mars en Inde et a précipité des millions d’ouvriers dans la précarité. Mais la pandémie pourrait être «un portail entre le monde d’hier et le prochain», conclut-elle.

Arundhati Roy nous a reçus chez elle, en mars, à Delhi. Dans le quartier de Jor Bagh, au sud de la ville, elle habite au deuxième et dernier étage d’une grande maison. On entre directement dans la salle à manger chaleureuse, affiches aux murs et cuisine ouverte. La conversation a lieu autour de la table. Un vélo d’appartement trône dans un coin. «J’étais prof d’aérobic dans ma jeunesse», rappelle-t-elle dans un sourire.

Le Temps: Votre refus des conventions religieuses et sociales tire-t-il ses racines de votre enfance au Kerala?

Arundhati Roy: J’ai grandi dans un petit village très conventionnel. Or, avec une mère chrétienne divorcée et un père hindou, que je n’ai pas connu, je me suis retrouvée d’emblée hors de tout système. A 16 ans, je ne souhaitais qu’une chose: fuir. J’ai pris toutes les grandes décisions de ma vie avec un but en tête: accéder à l’indépendance.

Quand avez-vous décidé de devenir écrivaine?

La première phrase que j’ai écrite dans mon journal de petite fille était: «Je déteste Miss Meeten», du nom d’une institutrice missionnaire. L’écriture a été ma manière de m’exprimer dès l’enfance. Si l’on doit écrire un jour sur ma tombe que j’étais une femme de lettres, j’en serai heureuse, bien que je n’aime pas trop définir les choses par la profession.

Quelle relation entretenez-vous avec vos écrits passés?

Ils n’appartiennent pas au passé. Les personnages de mes livres, réels ou de fiction, font partie de ma vie. Mon dialogue avec eux continue en quelque sorte.

Les émeutes anti-musulmanes, survenues en février à Delhi et qui ont fait 53 morts, marquent-elles un tournant dans la vie politique indienne?

Cela fait vingt ans que je m’évertue à alerter que de telles violences peuvent se produire. Cette brutalité n’est pas nouvelle. Narendra Modi, l’actuel premier ministre, était le chef de l’exécutif, au Gujarat, en 2002, durant les pogroms anti-musulmans. Malgré ce lourd passé, les «libéraux» ont voulu voir en lui un symbole de développement et d’espoir… Aujourd’hui, la minorité musulmane est attaquée par des milices soutenues par la police et les médias, et est ignorée par le système judiciaire. Il y aura de nouvelles flambées de violence en Inde. Une fois que ce feu est allumé, il n’est plus contrôlable.

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Comment l’Inde en est-elle arrivée là?

Notre société est régie par un système de castes, une hiérarchie sociale parmi les plus brutales qui soient. La caste ne se distingue de la race que par ses sources religieuses. Le brahmane est un dieu sur terre et le dalit, un paria. Une société qui respecte un tel principe – même Gandhi a dit que les castes étaient le génie de la civilisation hindoue – ne pose-t-elle pas les bases d’un fonctionnement fasciste? Dans ce contexte, le passage du système des castes à un fascisme basé sur une Inde majoritairement hindoue n’est pas difficile.

La résistance est-elle possible?

Nous faisons face à une force politique, financière et médiatique de taille. Cela ne signifie pas que l’on va perdre la bataille, mais elle va être effrayante.

Comment vos expériences de terrain ont-elles transformé votre travail?

Pour un écrivain, le plus important est de comprendre. J’ai besoin de connaître mes personnages, à l’intérieur et à l’extérieur de mes livres. Je refuse de comparer mon travail à celui d’un militant, d’un leader d’un mouvement ou d’une ONG. Je tiens à écarter toute attitude missionnaire. Je m’exprime en mon nom seul. Le fait que mes interventions soient strictement individuelles est central. Pour cela, je ne veux ni diriger, ni suivre qui que ce soit.

Comment connectez-vous vos réflexions sur l’Inde avec le reste du monde?

Avec les années, j’ai compris que plus votre travail, de fiction ou d’analyse, est enraciné dans un lieu, plus il parle de l’humain en général.

Vous êtes l’objet de nombreuses attaques. Allez-vous pouvoir continuer ainsi?

C’est de plus en plus difficile. Ceux qui m’attaquent obtiennent même des promotions par le pouvoir en place! Mais ce sont de petites choses…

Etes-vous parfois fatiguée de combattre?

Non. Mais j’aimerais parfois avoir un cerveau de rechange. Tout est tellement… colonisé par l’horreur. Par moments, je ne peux plus m’arrêter de penser, ni fermer les yeux…

«Plus votre travail, de fiction ou d’analyse, est enraciné dans un lieu, plus il parle de l’humain en général.»

Vous dégagez un grand calme, une douceur même, alors que dans vos écrits on trouve cette intensité et parfois de la rage…

Dans mon enfance, j’ai assisté à beaucoup de violences. J’ai appris à ne pas réagir, à chercher à comprendre, à percevoir d’autres points de vue. Le seul but de mes interventions est la recherche de la paix. La colère n’est utile que dans ce cadre.

Quelle a été l’importance de l’amour dans votre vie?

Cela a été la chose la plus décisive. Je n’aurais rien pu faire si je n’avais pas été sur ce navire-là… C’est un joli petit navire, qui vogue sur des mers agitées… Ce que je respecte le plus chez un écrivain est sa capacité à tout aborder, le rire comme les larmes. A observer l’amour aussi intensément que la violence.

Quels sont vos projets?

Mon principal projet est de ne pas en avoir. Je n’aime pas ce mot. L’écriture du Ministère du Bonheur suprême m’a pris des années… Cet hiver, j’ai eu le sentiment d’avoir terminé un cycle d’écriture, de fictions, d’essais. Tout est possible.


ESSAI

Arundhati Roy

Mon Cœur séditieux

Trad. de l’anglais (Inde) par Juliette Bourdin, Claude Demanuelli, Irène Margit et Frédéric Maurin

Gallimard, 1056 pages