C'est un phénomène acquis, la télévision a tendance à grossir un homme et la scène à le réduire. Excepté dans leur cas. Jeudi, nuit tardive, ils sont une cohorte de mâles géants, aux sourires comptés, qui s'asseyent sur leur promontoire miniature. Rizwan Muazzam, chœur du Pakistan en étoffe pastel, croît à vue d'œil. Rizwan Ali Khan, nouvelle diva au ventre rebondit et aux mains agitées, neveu de Nusrat l'incandescent regretté, lance les tubes du genre qawwali. Une musique de mausolée, du mystère soufi, qui a déjà colonisé les oreilles occidentales. Depuis la bande originale de La Dernière Tentation du Christ, entre autres.

On aimerait détourner le regard qu'on n'y arriverait pas. Quelque chose d'imparable, en cette virtuosité limpide, en ces vocalises presque be-bop. Charlie Parker de Lahore. Clifford Brown d'Islamabad. Ils jouent sur des harmoniums qui rendent accessibles ici leurs mélodies tenaces. Alors, ils rendent un tribut à Nusrat, l'éléphant chargeur. En puisant dans son répertoire sanctifié («Allahou», «Must must»). Ils pratiquent des tubes et misent pour les oreilles western sur la vélocité, l'excellence et le clinquant.

Rizwan, le chef aux mèches teintées, décrit ses improvisations dérapées. Furie dont l'apogée est sans cesse repoussé. On pense qu'ils ne graviront plus les paliers du son, qu'ils n'étendront plus leur tessiture, c'est faux. La dramaturgie d'un qawwali, qui ressemble aux nocturnes gitans, se bâtit autour de l'exploit sportif. Fiancé à l'intimité de la quête mystique. Pas un spectacle au Village du monde, qui résume si bien les fondamentaux de l'esthétique indienne. La séduction de l'image. La prééminence de l'intériorité.

Il faudrait que le concert s'allonge. Comme ils se perpétuent dans les palais meringués du Pakistan. Eux-mêmes, en sortant de scène, paraissent stupéfaits de la brièveté des ébats. Jamais assez, c'est la beauté.

Cette chronique relate les nuits asiatiques du Village du monde au 30e Paléo Festival de Nyon.