éditorial

Pas assez Nobelles

Les choix de l’Académie suédoise sont audacieux et incontestables d’un point de vue littéraire mais témoignent aussi d’une occasion manquée

D’abord, applaudissons. Olga Tokarczuk et Peter Handke, voilà un duo de Nobel audacieux. Certes, on peut le contester, et certains ne manqueront pas de souligner le caractère provocateur de l’élection de Peter Handke, mais ce sont de vrais choix et de vrais auteurs. Ni l’une ni l’autre ne sont consensuels; ni le choix de l’une ni le choix de l’autre ne sont complaisants.


Au sujet des deux lauréats de cette année:


Ensuite, nuançons. Car ce double Nobel 2018 et 2019 a une histoire particulière et témoigne peut-être d’une occasion manquée.

Rappelons, en premier lieu, que la double annonce d’hier est née d’un scandale sexuel, une affaire de harcèlement et de viol mettant en cause le mari d’une des membres du jury. Si bien que le jury s’est entre-déchiré et que plusieurs jurés s’en sont allés dans un tourbillon d’accusations et de noms d’oiseaux. Ces désertions ont rendu impossible la désignation du Prix Nobel de littérature 2018.

Rappelons encore que le Nobel est décerné régulièrement – tous les ans à quelques exceptions près – depuis 1901 et que parmi les 114 lauréats, on ne compte à ce jour que 15 femmes.

Des candidates à foison

Etant donné ces circonstances et ces chiffres, on peut regretter que cette année singulière n’ait pas été, pour le nouveau jury du Nobel, l’occasion de frapper un grand coup en désignant deux femmes.

Un prix littéraire n’est pas là pour satisfaire les statisticiens et les comptables de l’égalité, rétorquerez-vous. Mais tout de même, ce n’est pas comme si on manquait de candidates. Les noms de Maryse Condé, Annie Ernaux, Can Xue, Scholastique Mukasonga ou Margaret Atwood ont circulé ces derniers jours. On pourrait y ajouter Chimamanda Ngozi Adichie, Aminata Sow Fall, Duong Thu Huong, Arundhati Roy pour ne citer que des écrivaines hors Europe et Etats-Unis. Car, là encore, le choix de deux écrivains européens s’inscrit dans la continuité des élections précédentes qui n’ont couronné qu’une vingtaine d’auteurs non occidentaux.

C’est un prix lit-té-rai-re! insisterez-vous, pas le Nobel de la paix. C’est vrai. Mais la politique y joue forcément un rôle. Les écrivains ne sont pas de purs esprits hors sol. Les jurés le savent: le choix de Peter Handke, Bob Dylan, Svetlana Alexievitch ou Toni Morrison le prouve. Et Alfred Nobel lui-même y pensait puisqu’il destinait ce prix à une œuvre qui «a fait la preuve d’un puissant idéal».

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