Dans la langue d’Astérix, «faire un colportage» signifie aller sur le terrain pour enquêter; les nègres littéraires sont des scribes Numides muets et l’homme qui va révéler au monde qu’un chapitre des «Commentaires sur la guerre des Gaules» a été supprimé pour renforcer la légende de César ressemble à Julian Assange. Ce «colporteur sans frontières» s’appelle Doublepolemix. Il court le scoop, sa besace remplie de pigeons voyageurs, et rêve de faire trembler l’empire par ses révélations.

En face, dans le rôle du conseiller de César, Bonus Promoplus. Estimant que la résistance gauloise est «une tache sur le curriculum vitae» de son patron, il lui recommande, «non pas de travestir la vérité, mais de la couvrir d’un voile pudique».

Le chapitre manquant des Mémoires de César devient ainsi l'enjeu de ce 36e album d'Astérix. Dignes héritiers de Goscinny et Uderzo, Jean-Yves Ferri (textes) et Didier Conrad (dessin) disent s’être inspirés de Jacques Séguéla pour dessiner ce stratège du marketing. La ressemblance n’est pas frappante mais l’info a nourri le teasing qui a précédé la sortie du «Papyrus de César», le plus gros tirage de l’édition française cette année, avec 5 millions d’exemplaires mis sur le marché le 22 octobre, dont 2 millions rien qu’en France.

Une sortie que les réseaux sociaux ont largement accompagnée. Sur Twitter, chacun donnait son avis, pointait une réplique particulièrement drôle ou une case emblématique. Pour les médias traditionnels, c’était l’occasion de revenir sur l'importance historique de «La Guerre des Gaules», de rappeler comment les hommes politiques ont écrit leur légende ou de se demander si Astérix était plutôt droite ou de gauche?

Ce 36e album, je l’ai donc acheté hier matin à l’ouverture de Payot Cornavin (12.50 francs en promotion). Il m’a tenu compagnie de Genève à Morges (soit 20 minutes, le temps de lecture idéal, selon les statistiques). Si j’avais pris un omnibus, j’aurais souri à chaque arrêt. «Le Papyrus de César» est une réussite.

D’une part parce que les deux auteurs, après un premier essai honorable, ont trouvé le juste milieu: conserver tous les éléments de la tradition (la potion magique, les scènes de bagarres, le caractère de chacun et le banquet final, auquel exceptionnellement est convié le barde, sauveur de cet épisode), tout en lui injectant l'indispensable modernité qui va pouvoir drainer un nouveau public. Et cette modernité, c’est le traitement de l’information, son contrôle, sa fiabilité, sa technologie, sa hiérarchie, ses modes de diffusion, son pouvoir et son contre-pouvoir. Mais aussi sa réception.

À ce titre, les deux auteurs ne sont pas très tendres avec les irréductibles Gaulois, plus intéressés par leur horoscope – «souvent les gens ont tendance à croire ce qui est écrit» dit Panoramix, chantre d’une culture orale - qu’à cette «Guerre des Gaules» en sept livres qui va graver l’histoire pour des siècles et des siècles, et faire entrer son auteur dans la postérité. Pourquoi s’informer quand il est si agréable de croire?

De manière légère et subtile, Ferri et Conrad s’amusent avec cette grande société de l'information: les oiseaux de la forêt sont bleus, les druides communiquent entre eux par des roseaux qui font twitt – «pas de roseau, pas d’appel» – les pirates sont les mêmes que dans albums précédents, sauf qu'ici leur butin consiste à intercepter les pigeons voyageurs pour en négocier les messages. Enfin, le responsable de l’élevage de ces volatiles s’appelle Résowifix. Ce ne sont pas de paresseux anachronismes mais d'inventifs ajustements en fonction des moyens de l'époque. Bien plus percutant et malin. On saluera également la qualité des calembours.

Avec ses deux nouveaux auteurs, l’immuable douce France d’Astérix prend un sérieux coup d’accélérateur et réveille le village gaulois qu’Internet a rendu global. A quelques semaines des législatives françaises, alors qu'est donné gagnant le parti de cette France qui pense pouvoir rester ce qu’elle a toujours été, le message est assez cocasse.